
Grégoire Delacourt subjugue son lecteur avec ce court récit sans concession, son hommage à son frère disparu. Polaroïds du frère assemble des fragments de souvenirs rangés savamment sans rapport chronologique.
Polaroïds du frère m’a complètement bouleversée. Rare sont les écrits où il est nécessaire de s’arrêter pour garder en bouche la poésie des mots et la force des images. Ce dernier roman autobiographique est de ceux-là. Il faut saluer la franchise dont l’écrivain fait preuve narrant des événements qu’on préfère, en général, cacher, tant ils sont gênants d’absence d’affection et de compassion.
Ses lambeaux de vie, Grégoire Delacourt les énonce pour revivre les années où il n’a pas revu son cadet. Sa mort le force à reconstruire les éléments de sa vie et comprendre ce qui les différencie tant. Ils ont subi les mêmes crimes mais Grégoire a réussi à se construire une vie équilibrée où les mots tiennent une grande place.
Ce frère, Renaud, nommé pudiquement R, Grégoire Delacourt l’interroge directement à la seconde personne du singulier. Ses souvenirs dévoilent une personnalité complexe, trouble, devenue malade. Ses démons n’ont cessé de casser son élan de vie. L’homme est beau, racé, attirant les femmes mais aimant chérir leurs failles. Il était promis à beaucoup, mais a été empêché. Car, la vie de R. fut une longue descente aux enfers jusqu’à une mort dans une solitude sordide.
À travers une construction très vivante, cachant un travail d’assemblage efficace, Grégoire Delacourt montre qu’il n’y a pas de déterminisme. À partir de leur vécu commun, leurs fêlures n’auront pas la même destruction. L’écrivain accumule des éléments montrant que la maladie vient colmater des béances profondes, plus ancestrales.
Imaginer le corps de son frère recouvert d’une nuée de mouches, puis découvrir sa fin de vie dans la solitude et la souffrance, et continuer en documentant sa déchéance dans l’alcool et en redevenant l’enfant dont sa mère doit s’occuper convoque chez Grégoire Delacourt une culpabilité envahissante. Sans se plaindre, il l’apprivoise pour essayer de la dépasser.
Mais, à travers cette épreuve, Grégoire analyse sa définition de la littérature. Il est passé des romans ressemblant à de beaux contes modernes à une écriture à cru qui raconte l’intime en se prenant pour sujet d’étude (CF. L’enfant réparé). Cependant cette écriture franche force l’admiration, certes par le sujet révélé, mais surtout par la qualité littéraire et poétique qu’elle porte.
Cette enquête pour retrouver consistance à une relation fraternelle qui est coupée par la mort est une formidable ode à l’apaisement, l’acceptation même de l’inacceptable en créant une tour de papier pour un frère defunt. Un écrit à déguster !
Puis quelques extraits

Je m’enquiers de ce qu’on cherche à rattraper en écrivant un frère mort. En quoi l’écriture sauve- sauve de quoi.
Les livres sont des pierres tombales. Ils portent le patronyme des disparus. Mais les vents et les tempêtes effacent les noms, et les hommes abattent les mausolées comme ils le font avec les arbres.
Ainsi ton fardeau d’épines viendrait en outre du fait que tu aurais été un accident, c’est-à-dire, dès le départ, accidenté.
J’ai les larmes muettes. Et certains mots invisibles.
Il faut un sérieux dégoût de soi-même pour arriver à avilir les autres ou au contraire un amour-propre si grand qu’il en devient une véritable saleté.
Et encore,
Il est bien rare que les morts ne démembrent pas ceux qui restent.
Une mère ne peut pas supporter toutes les chutes d’un fils, sauf à choisir de dégringoler avec lui.
– Quel est ton problème ?
– L’alcool.
-Non. Ça, c’est ce que tu as trouvé comme solution a ton problème. Je te repose la question. Quel est ton problème ?
Tirades de film
Nous sommes du bon côté de la famille si nous nous coupons la langue, nous cousons les lèvres et nous poignardions les yeux vers une faute de quoi nous verserons à jamais dans le malfrat et les monstres.
Ici en bref




Du côté des critiques : Le Monde
Pour aller plus loin


Un jour viendra couleur orange Une nuit particulière
Questions pratiques

Grégoire Delacourt – Polaroïds du frère
Éditeur : Albin Michel – X : @AlbinMichel Instagram :@editionsalbinmichel – Facebook
Parution : 30 avril 2025 – EAN : 9782226503374 – Lecture : Juin 2025

J’ai aussi écouté la chronique du Masque… et comme je ne suis pas une fan de l’auteur, je vais en rester là.
Alors, vous avez raison … Il y a tant et tan à lire , de toutes façons !
Bonjour Matatoune. J’ai apprécié certains de ses romans, me suis ennuyée avec d’autres. Celui-ci semble très émouvant. Je l’emprunterai à la médiathèque. Bonne journée
Oui tu as raison, mais, depuis que, et surtout avec l’âge, son écriture est devenue plus intime, il sait toucher avec des sujets forts.
Bon week-end !
Bonjour Matatoune, j’ai entendu parler de cet écrivain mais ne l’ai jamais lu. Pas sûre d’être tentée par son style, malgré tout l’intérêt de ta chronique. Merci de cette présentation, belle journée à toi
C’est ce que lui reprochait, un peu, les chroniqueurs du Masque et la Plume ! Je peux comprendre. Seulement, j’ai été touchée par sa manière de décrire son désarroi et sa culpabilité. Les liens fraternels, même s’ils se sont distendus avec le temps, sont extrêmement émouvants et assez justes je trouve.
Très bonne continuation !
Je n’ai lu que L’enfant réparé et j’en resterai là. Bonne semaine
Cet enfant réparé était une très grande surprise ! Bonne continuation
Delacourt est un auteur que je lis, mais je ne connaissais pas ce titre qui m’a l’air bouleversant !
C’est son dernier . J’aime son écriture, son humaniste et ici sa franchise !
ça a l’air tellement touchant comme lecture/démarche.
Oui les chroniqueurs du Masque et la Plume de France Inter l’ont descendu en règle. Moi, je l’ai aimé son récit cru et sans fioriture sur un frère disparu !
Cela prouve la diversité des points de vue 🙂
Oui tout à fait . Mais, j’ai été surprise de tant d’unanimité. Bonne continuation
Un titre très bien trouvé : la nuit a dû être particulière, en effet. Je note ce titre, si il croise ma route.
J’espère qu’il te plaira 😉
Un auteur que j apprécié beaucoup donc je note celui-ci.
Moi aussi . Ce Polaroïds du frère est particulièrement émouvant !
Les extraits que tu donnes sont d’une grande force !
Oui, j’ai trouvé ce récit émouvant et sans concessionnaire. Pas facile de révéler de telles failles !