
Marie Drucker livre un brillant essai sur l’identité, sur l’exil, les persécutions en partant du constat décrit ci-après. « Cette nécessité de rendre à mes grands-parents une place qui leur a été perpétuellement confisquée et de les rétablir dans leur identité mais aussi de déchiffrer la mienne pour mieux comprendre ma trajectoire. »
Une branche de ses grands-parents, celle d’Abragam et Lola, est issue de Bucovine, le « pays des hêtres ». Et du côté maternel, avec Alexandre, de Pologne, Marie Drucker saute la génération de ses parents pour rencontrer celle de ses grands-parents, qui n’ont rien raconté de leur passé de fugitifs et de persécutés.
Pour interroger sa propre identité, la journaliste analyse, à l’aide de poètes et de romanciers, ce qui fut cette vie où l’intégration en France est des deux côtés de sa famille une assimilation réussie, même si le corps social auquel ils se rattachent n’est pas le même.
À partir de la déposition enregistrée en 1946 à destination des tribunaux alliés en Allemagne, Abraham, nommé médecin chef du camp de Drancy, lui-même prisonnier, explique l’organisation quasi militaire de ce camp d’internement où la nomination de cadres de religion juive permettait de briser l’esprit de groupe.
Une autre partie rappelle la particularité de la France au niveau de l’assimilation des juifs.
Marie Drucker soutient qu’une République forte permet à l’antisémitisme d’être faible. De plus, cette communauté est dérisoire. Elle comprend 550 000 personnes, comme les immigrés en France, qui ne représente que 10% de la population. Que représente-t-il que nos sociétés aient si peur ?
À la dernière partie, pour résumer ce thème de l’identité, Marie Drucker pose les bases d’un féminisme serein et renouvelé de son expérience de mère.
Bref, un essai émouvant, étayé et documenté, loin des prises de position extrémiste de certains qui permet une analyse brillante sur le thème de l’identité.
Remerciements
Aux Éditions Grasset et à NetGalleyFrance
Puis quelques extraits

On n’est ni croyant ni pratiquant, mais à la question : vous êtes juif ? On se doit de répondre » oui » sans conditions. Car, plus que toute autre, notre identité est aussi faite de nos morts.
C’est d’ailleurs l’une des beautés de la religion catholique : à tout moment, qui que vous soyez, vous pouvez rejoindre la grande communauté des croyants.
Exclusivement guidée par ma liberté qui je crains à tous moments de perdre, je refuse d’être estampillée et réduite à cette seule part de mon identité.
Quand nous parlons de » nous », nous parlons de tous et pour tous.
Cette nécessité de rendre à mes grands-parents une place qui leur a été perpétuellement confisquée et de les rétablir dans leur identité mais aussi de déchiffrer la mienne pour mieux comprendre ma trajectoire.
C’est pour cela que mon propos ici n’est pas la « religion », qui m’est étrangère, mais une approche intellectuelle, culturelle et affective.
Et encore,
Que ressentent celles et ceux qui se savent et se sentent français depuis plusieurs générations et peuvent remonter les branches de leur généalogie sur plusieurs siècles ? Sans doute un confort identitaire, une assise quand nous, les Juifs, semblons toujours devoir être de guingois.
Plus qu’un désir, une fascination, la France dans les années 20, les années 30 fut pour ces jeunes Juifs d’Europe centrale une intuition. L’intuition que « pour s’en sortir », pour « devenir quelqu’un », c’est » là-bas », qu’il fallait aller.
La séduction Drucker, une seconde nature de père en fils. Et peut-être en fille. Aujourd’hui, je sais que ce qui compte n’est pas de plaire mais de donner.
Notre identité est, plus que tout, une façon d’exister qui, comme notre ADN, n’appartient qu’à nous.
Chez les juifs ultra orthodoxes, on ne lit pas de livres profanes et, quand on est une femme on ne lit pas du tout.
Et encore, encore
Fait-on jamais pleinement corps avec une terre d’accueil ?
Avec son ciel pour témoin et sa terre réceptacle de la barbarie des hommes, enfouis les cheveux, les ongles, les cils, les paupières, les dents, les membres, bras qui eurent serré des corps, étreint des enfants, lèvres qui eurent baisé d’autres lèvres, baisé des fronts, le creux d’une main, membres intacts ou fracassés inhumés dans le suaire d’un champ interdit et inconsolable, méprisant une humanité capable d’imposer une telle violence à l’homme et à la nature.
Nous ne venons ni de la bourgeoisie ni de l’argent. Une réalité que la notoriété, qui charrie son lot d’idées reçues, de malentendus et de jalousie, a tendance à escamoter.
Après la guerre, mon grand-père comprit qu’il avait soigné des malades, remis sur pied des hommes et des femmes, pour les envoyer à la chambre à gaz. Comment survivre à cela ?
Si l’on retrouve parfois nos enfants dans le visage de nos parents sur ces images aux bords dentelés, il est impossible de reconnaître son père ou sa mère, de faire le lien avec leurs visages d’aujourd’hui.
Ici en bref

Questions pratiques

Marie Drucker – Nos coeurs déracinés
Éditeur : Grasset – X : @editionsgrasset Instagram : @editionsgrasset – Facebook
Parution : 5 mars 2025 – EAN : 9782246840732 – Lecture : Mars 2025




Le sujet est important alors ça fait du bien de découvrir un livre qui l’aborde avec finesse et non le manichéisme extrémiste très en vogue actuellement.
Oui loin des points de vue partisans, Marie Drucker chemine a travers l’histoire de sa famille et ses réflexions.
Bonjour Matatoune. Cet essai semble intéressant mais ma PAL est trop pleine. Bonne journée
La mienne aussi, moi qui n’aime pas avoir plus d’une dizaine de livres en attente, je n’arrive pas à la faire diminuer. 🌼
Bon week-end !
J’aime beaucoup les écrits de Delphine Horvilleur, je vais essayer de trouver ce livre qui va sans doute me plaire beaucoup aussi. Bon week end
A découvrir, me semble-t-il !
Bon week-end !
J’ai aimé l’évocation des grands parents. La fin moins. La question de l’identité est traitée avec délicatesse mais sans apporter rien de vraiment nouveau. La-dessus lire Delphine Horvilleur Il n’y a pas d’Ajar
Je comprends que tu as préféré l’essai de Delphine Horvilleur. Voici d’ailleurs le lien avec mon avis sur cet essai
https://vagabondageautourdesoi.com/2022/09/21/delphine-horvilleur-il-ny-a-pas-dajar/
Seulement, les deux textes ne sont pas comparables, me semble-t-il. » Ajar » est un pamphlet et celui-ci est le récit d’une expérience, d’une histoire d’une famille, d’une façon de vivre, au jour le jour, une notion dont on veut trop souvent nous y enfermer et dont tous les extrêmes s’emparent.
Mais, tu as raison, il y a de la délicatesse dans cette écriture ! Et j’avoue avoir été sensible à ce point .
Ce roman me tentait carrément, mais pour cause de grande pal, j’ai préféré le noter pour le découvrir par la suite. J’aime beaucoup la manière dont tu en parles. 🤩
Oui, moi aussi, je n’arrive pas à vider ma pal, un peu trop remplie avec la rentrée d’hiver. Mais, celui-ci je n’ai pu y résister ! 😆
Je n’ai jamais rien lu d’elle, mais pourquoi ne pas tenter l’expérience avec cet essai?
Je crois que ses précédents portaient plus sur l’émission sur les crimes qu’elle anime encore et sur du bien vivre. C’est évident que cet essai est très personnel, donc me semble beaucoup plus intéressant, loin de sa figure médiatique.
Elle écrit bien et tu donnes envie de le découvrir Matatoune. Je le note. Merci à toi 🙂
Oui, j’ai été prise par sa sincérité et sa réflexion.
Une femme forte et intelligente
Oui tout à fait !