J’emporterai le feu : Leila Slimani et son héritage familial

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Avec le roman J’emporterai le feu, Leila Slimani explore les années 80 de la famille Belhaj et clôt sa trilogie des descendants de Mathilde et Amine, personnages de fiction inspirés de ses grands-parents et de sa propre famille.

Ce volume, intitulé « J’emporterai le feu » d’après un vers de Cocteau, se concentre sur les descendantes d’Aïcha. Medhi, son mari, est devenu banquier d’affaire ce qui l’amène dans les hautes sphères de la société marocaine. Pur représentant de l’organisation patriarcale de la société, il ne s’occupe pas du tout de l’éducation de Mia, l’aînée, et Inès, sa seconde. Pourtant sa présence ne cesse d’être le centre de cette constellation de femmes. Leur mère est toujours gynécologue, et s’attache au corps des femmes comme une bouée au bateau.

Ce roman est certainement le plus personnel de l’écrivaine. De laquelle de ses deux sœurs et d’elle-même, Mia est-elle le fruit ? Certainement des trois. Future écrivaine aussi, elle confie dans le prologue sa panne d’écriture pendant le Covid ce qui explique en partie les trois années avec le second tome de sa trilogie.

Trilogie parfaitement réussie

Le pays des autres est une saga autobiographique mais celui-ci comporte plus de ressentis personnels que les précédents. Pourtant, sa première partie est légèrement insipide. Mais le roman prend une dimension beaucoup plus intéressante lorsque Mia, devenue adolescente, se rend compte de sa préférence sexuelle. Alors, Leïla Slimani s’autorise à parler de la duplicité de la société marocaine, de son souci de la bienveillance pour préserver les apparences, du poids du régime sur la liberté de la population.

L’exil scolaire de Mia sera fondateur, mais la blessure, même de cet exil choisit, n’effacera jamais la douleur de la langue perdue ou jamais transmise. L’écriture de Leïla Slimani émerge des failles de son passé, marqué par le racisme, l’ostracisme et les barrières linguistiques, héritage d’un colonialisme économique et d’une jeunesse imprégnée de déclassement et de honte.

De ses deux identités, Leila Slimani ne choisira jamais. Elle démontre leur intrication et leur irrigation dans son œuvre. Cependant le maillage des femmes autour de la figure paternelle permet l’émergence de leurs libertés et de leurs témérités à s’affirmer tel qu’elles sont dans leur réalité. Ce tome 3 est un bel hommage au père.

Malgré les ors et distinctions qu’elle ne cesse de recevoir, Leila Slimani ne peut et ne veut oublier qu’elle est petite fille d’un paysan marocain, venu un jour en France, défendre la liberté, et d’une Alsacienne séduite par son exotisme. Magnifique !

Pour aller plus loin

Le pays des autresRegardez-nous danser

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Sexe et mensonges

Puis quelques extraits

Leur corps même, leurs gestes étaient empreints de crainte. Ils ne savaient pas ce que c’était que d’être libres. De parler tout haut. De dire ce qu’on pensait.

Comment on fait pour vendre des hôtels avec piscine et accès à la plage dans un pays où les femmes ne peuvent pas sortir et où on coupe la main des voleurs ?

Pour les enfants comme elle, les enfants de bourgeois, tout était préparé, écrit à l’avance, tracé comme une autoroute, et ça avançait si vite qu’ils n’avaient pas le temps de regarder le paysage.

Ma fille, tu devras penser comme une fille en cavale, car, c’est la nostalgie, toujours, qui perd les criminels en fuite.

Je ne possédais qu’une langue enfantine, une langue du caprice appris avec Fatima, la langue de celle qui veut boire, manger et qui ne peut pas attendre. De celle dont les désirs sont des ordres.

Et encore,

Je croyais revenir chez moi et je n’étais qu’une visiteuse étrangère.

Ce n’est pas moi qui ai perdu ses mots, c’est lui qui ne le les a jamais écrits.

On pourrait croire qu’en écrivant, j’ai nettoyé le ciel, classé les souvenirs, rangé le passé, on pourrait penser que j’ai éclairci mon âme.

C’est une des premières choses qu’une femme apprend. Faire semblant.

Elle vivrait, privée de toute armure, vulnérable, délaissée Elle s’avancerait, comme les enfants dans les contes, dans une forêt noire et glaciale, du brouillard jusqu’au ventre. Et qui sait si elle ne rencontrerait pas un ours, un loup, si elle ne dormirait pas dans une maison en biscuit où l’on essaierait de la faire cuire dans un four. Il lui faudrait aller seule à la rencontre des monstres.

« Peut-on aimer un pays qui ne nous aime pas ? Peut-on à la fois être d’ici et de là-bas ? « 

Un monde où la race et le genre se dissolvent dans le nombre de zéros.

Qu’est-ce que ça veut dire l’identité quand on a perdu la mémoire ?

Dehors, il ne fallait pas en parler, ne pas provoquer, faire semblant de respecter la bienséance.

Ici en bref

Du côté des critiques : Télérama

Du côté des blogs : carnets de voyage et notes de lectures de miriamMa collection de livres

Questions pratiques

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Leila Slimani – J’emporterai le feu

Le pays des autres – Tome 3


Éditeur : Gallimard– X: @Gallimard  et Instagram : @editions_gallimard- Facebook

Parution : 23 janvier 2025 – EAN :  9782073098368 – Lecture : Février 2025

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23 commentaires

  1. J’ai lu les deux premiers tomes de cette trilogie familiale marocaine. J’ai beaucoup aimé à chaque fois. Je lirais ce troisième tome sans l’ombre d’un doute. Je considère Leila Slimani comme étant une des grandes voix de la littérature française contemporaine. Elle écrit tellement bien. J’ai tout lu d’elle. Merci pour ce beau partage Matatoune 🙂

    • J’ai trouvé que le marque page de Mme de Sévigné lui convenait bien 😆.
      Bonne continuation 🌞

  2. merci de me conforter dans le fait qu’il faut que je lise cette trilogie. J’ai beaucoup aimé sa nuit au musée, et son « les yeux dans les yeux » à la grande librairie.

    • Je ne connais pas sa nuit au musée. Je vais voir où c’était ! Merci de cette découverte !

  3. Bonjour Matatoune, je n’ai lu que Chanson douce de cette écrivaine et ça ne m’avait pas passionnée… Peut-être que cette trilogie autobiographique me plairait plus. Merci, bonne journée 🌞🌱🍀😊📖

    • Il me semble, oui, qu’au moins ce dernier est à découvrir pour comprendre où se niche chez cette écrivaine ce besoin d’écriture.

    • oui, bcp plus personnel et ses ressentis sur la honte, le déclassement et l’identité sont précieuses pour comprendre cette soif d’écriture, je trouve !

    • J’ai bcp aimé, même si pour celui-ci la première partie était un peu lente, m’a-til semblé !

    • J’ai bcp aimé cette trilogie qui se finit de façon plus personnelle !

    • Les tomes peuvent se lire indépendamment puisque l’écrivaine présente ses personnages en début de roman. Je recommande celui-ci.

        • Non pas forcément. Celui-ci explique la nécessité qu’à cette écrivaine dans sa quête d’écriture malgré sa personnalité qu’elle présente souvent un peu lisse et consensuelle. C’est ce qui m’a intéressée dans ce volume.

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