Rim Battal – Je me regarderai dans tes yeux

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Dans la collection « Littérature intérieure » des éditions Bayard consacrée à des récits qui interrogent le mystère, la douleur et la joie de l’existence humaine, Rim Battal, artiste et poétesse marocaine, publie son premier roman. Il étudie le poids des traditions dans la société d’aujourd’hui avec le récit et la conquête de la liberté d’une jeune femme.

En racontant le quotidien d’une jeune fille marocaine de 17 ans, Rim Battal dresse le portrait d’une jeunesse féminine bercée par les romances télévisuelles et livresques, mais enfermée dans un carcan social ancestral qu’elle ne cesse de subir.

Parce que sa mère l’a trouvée en train de fumer à la fenêtre de sa chambre, l’adolescente s’enfuit pour ne plus subir les violences physiques et verbales de sa mère. Elle est condamnée à l’humiliation de la répudiation sauf si elle se soumet à un test de virginité !

Au cours de sa fugue, en découvrant que les adultes qu’elle aimait ne peuvent la protéger, elle finira par accepter les diktats sociétaux mais transformera sa colère en réflexions féministes et n’aura de cesse de conquérir sa liberté.

Les délires d’une société

Rim Battal décrit cette déconstruction et sa renaissance débarrassée de la schizophrénie inhérente à la société, approuvée et même revendiquée par tout un chacun.

Comme le bien le plus précieux d’une fille est sa virginité, les mères, tyrans absolus de l’intime au quotidien, y veillent de façon maladive. Bras armé de la société, elles deviennent autocrates domestiques, assurant la reproduction à l’identique des valeurs et fondements sociétaux.

Rim Battal décrit parfaitement l’aliénation de la société où la jeunesse féminine est bercée de musique anglophobe, de pantalons découpés au-dessus du genou, mais reste obligée de respecter un carcan sociétal autour de la virginité ni vraiment expliqué ni réellement transmis.

Par sa fiction, Rim Battal montre que la préservation de la réputation est ce qui importe le plus, même si ce n’est pas la réalité. Le respect des conventions fait souffrir tout le monde, y compris les hommes, même si chacun en dénonce, à un moment ou à un autre, l’absurdité.

La conquête d’une liberté

À travers la fiction, Rim Battal élabore une analyse très fine de la société, de ses mensonges, des violences faites à ses membres, même si celles que les femmes subissent sont largement plus importantes. Comme le récit de l’obtention du certificat de virginité le prouve. Elle le qualifie de viol en insistant sur le traumatisme vécu. Et en effet, comment qualifier autrement cet examen pratiqué avec violence, sans explication ni consentement.

Rim Battal dans Je me regarderai dans les yeux analyse aussi ce que la société véhicule sur la sexualité féminine. L’absence d’éducation et même une transmission erronée, comme les idées sur la femme ménopausée, maintiennent des représentations misogynes très loin de la conquête féministe dont la narratrice se revendique. Et, la lectrice que je suis est admirative de cette rage tranquille et déterminée qui pousse la jeune femme à la conquérir, malgré tout !

En bref, ce premier roman, Je me regarderai dans tes yeux, de Rim Battal est à découvrir pour comprendre le carcan que subit une population enfermée dans des représentations d’un autre âge qui viennent s’entrechoquer avec les envies et les désirs du monde contemporain. Mêlant poésie et prose, Je me regarderai dans tes yeux est le cri de liberté d’une jeune femme qu’il est urgent d’entendre et de soutenir

À découvrir !

Puis quelques extraits

Elle savait que c’était ma mère qui m’avait refait la façade – les mères faisaient ça aussi, ainsi que tous les êtres pouvoir absolu -, mais elle ne savait pas pourquoi et je n’osais pas le lui dire.

Aucun homme, aucun mari ni aucun protocole ne les obligèrent jamais à porter le voile. Ce sont des femmes qui furent d’abord les instigatrices de ce carnage textile. Elles étaient étonnamment habiles : elles alternaient flatteries, compliments sur l’élégance de la mise avec des remarques subtiles mais insistantes du type « mais la jupe légèrement trop courte ».

La crainte d’être maudite par ses parents planait sur tous les enfants, tous les adolescents et c’était la première fois de ma vie que je m’y sentais directement confrontée, que l’épée de Damoclès me chatouille la tête, me décoiffait les cheveux, peut-être était-elle déjà tombée et que je n’en mesurais simplement pas encore les conséquences.

De nombreux bébés sont retrouvés tous les jours- morts ou vifs!- dans des terrains vagues, dans des bennes à ordures, bouchent parfois les canalisations. L’avortement étant sévèrement puni par les lois marocaines, vingt-quatre bébés jetés à la poubelle tous les jours, selon feu Aïcha Ech-Chenna qui a apporté sur ses épaules pendant près de quarante ans l’Association Soliditarité féminine.

Et encore,

À l’époque, je m’en demandais toujours quel regard ma mère porterait sur telle personne, comment elle jugerait une situation où quels choix elle ferait dans un contexte similaire, face à une problématique donnée. Cela m’a paralysée dans certaines situations, m’a donnée de l’élan dans d’autres, et il m’arrive encore aujourd’hui de m’autocensurer pour ne pas la heurter, ne pas lui déplaire, bien que je représente absolument tout ce qu’elle craint et méprise : artiste, poète, précaire, sans filtre, léger surmoi.

Mon enfer était juste une petite prison d’angoisse et de stress, d’absence de liberté de choix, d’obligation de dissimulation et de mensonges !

Tu te rends compte un peu de la honte qu’ils vont devoir essuyer, pour toujours, à chaque réunion familiale ?

Cela ne serait peut-être pas arrivé mais la terreur du viol est la plus grosse épée de Damoclès qui prend au-dessus de la tête de toutes les femmes et délimite le pré carré très étroit dans lequel nous broutons ensemble et ruminons nos rêves de liberté sexuelle.

Et encore, encore

Chaque soir, chaque jour, des milliers de jeunes filles de tous les milieux, toute origine sociale et culturelle confondues, tous âges, se prennent des patates dans la gueule, des coups de boule, se font pincer l’intérieur des cuisses avec du gros sel pour accentuer la douleur, se font arracher les cheveux par mèches entières pendant que d’autres soupirent et jouissent dans des recoins discrets ici ou là, à l’arrière des taxis, dans des chambres sordides louées à la journée, sur les plages la nuit, avec des conséquences plus ou moins lourdes ensuite, des conséquences plus ou moins transformatrices de toute une trajectoire.

Mon sexe avait été ouvert sans désir et sans mon consentement, sur ordre et avec la connivence de toutes celles et tous ceux qui étaient supposés me protéger de ceux qui tenteraient d’ouvrir mon sexe sans amour, de la toucher sans mon consentement.

La violence de ma mère est le résultat d’une violence plus grande qu’elle ignore avec application, qu’elle n’est pas prête à regarder en face de peur de s’écrouler, de couler à jamais.

Ici en bref

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Questions pratiques

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Rim Battal – Je me regarderai dans tes yeux

Éditeur Bayard Editions – X : @Bayard_Editions – Instagram : @bayard_editions– Facebook

Parution : 8 janvier 2025 – EAN : 9782227502925 Lecture : Janvier 2025

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15 commentaires

    • Oui, il devrait te plaire ! J’attends ton avis avec impatience ! Bonne continuation 🍃

    • Un sujet très fort puisque l’écrivaine a avoué lors de la Grande Librairie qu’une cigarette avait donné lieu à une demande de certificat de virginité !!!!
      Bon week-end 📚

  1. Je connaissais Rim Battal comme poète mais j’ignorais qu’elle avait écrit un roman. Une autobiographie, donc. Le sujet est intéressant. Merci pour cette présentation ! Bonne journée à toi Matatoune 😊 🙏

    • Elle part d’un sujet autobiographique, la cigarette fumée et le certificat de virginité demandé, le reste edt une fiction réflexion sur le patriarcat, la liberté des femmes et leur éducation. Un livre à découvrir !

    • Après lecture faite par Leila Slimani et Rim Battal j’en ai mieux compris le sens, c’est vrai . Sa narratrice, jeune adolescente, en rage contre sa mère finit par la comprendre et dénoncer le patriarcat qui contraint toutes les femmes. Appel à la sororité, donc !

    • Il n’y a pas que les jeunes filles. Toute la société joue un jeu de dupes à un point admis, normalement et même presque revendiqué.

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