
Le premier roman de Valentin Grégoire, L’Automate, étonne. Au départ, le sujet s’attache au travail qui détruit et qui casse, mais le retournement final m’a complètement bluffée.
En trois parties, Valentin Gregoire raconte l’effondrement psychique produit par un travail dépersonnalisé et la recherche de sens, indispensable à l’accomplissement de chacun. Ici, il ne s’agit pas d’un travail manuel où une technicité est requise et où les répétitions et les cadences demandées rendent épuisée toute force de travail.
Les premières lignes racontent les débuts professionnels d’un jeune diplômé, que Valentin Grégoire nomme étrangement R. Appliqué, effacé, consciencieux et ambitieux, voici les qualités qui vont mener R, inexorablement, à cet épuisement au travail et dans sa vie.
R. travaille dans le traitement de données. Et rapidement, il découvre le morcellement des tâches, les ordres et contre-ordres, la gestion dans l’urgence, le fil tendu du tout urgent.
Toute la description lente faite par le menu du quotidien de R., au travail, puis dans sa vie privée avec ses rares amis, tend vers cette descente, vers cette dépréciation, cette dépersonnalisation et donc vers la dépression. Inéluctablement !
Le lecteur est happé, comme le héros, dans la spirale ne laissant aucune possibilité de se sortir de l’engrenage du travail moderne qui fait mal.
Malade du travail !
C’est tout un management nocif que décrit Valentin Grégoire fait de gratitudes (les morceaux de chocolats) et de reproches (isolement pour bilan). Et de fait, la détermination de R. est indéfectible à vouloir se surpasser, y parvenir et ne pas baisser les bras, tout en s’efforçant de rester à la surface.
Même, lorsque son double apparaît, dans la seconde partie, avec le personnage d’Ariane, la confession de R. prend les accents de l’intime en essayant de mettre des mots, donc du sens, sur son ressenti.
Impossible d’en dire plus ! Au départ, le style des descriptions trop détaillées étonne et même énerve quelque peu. Puis, tant de vérités énoncées sur l’organisation du travail, implacable et inhumaine, que son amie corrobore, démontre la justesse de l’analyse psychologie.
C’est bien un pamphlet contre l’automatisation du travail que Valentin Grégoire décrit, surtout avec le twist final qui ouvre nombre de réflexions sur le futur, peut-être pas si lointain !
Un premier roman tout en justesse et imprévisibilité !
Remerciements
à Valentin Grégoire pour sa confiance.
Puis quelques extraits

Le numérique en particulier, avait offert une possibilité gigantesque de créer et de suivre l’information. Cette information – la donnée – était devenue le Saint Graal pour les entreprises, car elle permettait, entre autres usages, de connaître avec précision et fiabilité le profil et le comportement de leurs clients, Donc de piloter – comme elles disaient l’activité et d’accroître leur chiffre d’affaires. La manipulation de cette donnée requérait un nombre grandissant de postes, dont l’opacité des intitulés, souvent anglicisée, pouvait susciter de l’admiration de la part des néophytes et des profanes.
Le mot « rigueur » fut prononcé d’ailleurs à toutes les phrases et ses dernières paroles consistèrent en une sorte de mantra répété de multiples fois, à la manière d’un utilisateur s’adressant à une machine pour lui faire exécuter une tâche, mais dont celle-ci ne comprend manifestement pas la signification de ce qu’on lui demande.
Elle (la vie) est devenue, à mes yeux, uniforme : elle ne donnait plus aucune prise à mes regards. Lasse, tout, à mes yeux avait perdu de sa singularité. Alors, dans cette inertie quotidienne, où les jours se ressemblent, où le sens des choses vient à manquer, il est facile et si soulageant de débrancher une partie de sa conscience, celle qui s’interroge sur le réel et sur soi-même. Il est facile de tomber dans cette engourdissent de l’âme, qui n’est pas désagréable au demeurant, et qui nous permet d’échapper aux questions sans réponses. On se coule dans ce monde qui a été fabriqué pour nous, et on y repose avec tranquillité.
Et encore
On juge par fragment de ce qui se dégage d’une personne, c’est une esquisse de jugement qui prend un caractère définitif.
Mais l’énergie me manque – ou l’envie peut-être – et je tombe dans la facilité : le silence ou la platitude. Le langage me semble un rituel vain, une perte de temps.
J’ai l’impression de vivre en plages horaires, où le déroulement du jour est séquencé , découpé, en de petites rondelles de temps où chacune à sa propre fonction, son propre mode, où tout est prévu d’avance et où les secondes sont comptées, précieuses, omniprésentes à l’esprit – bien trop présentes.
Libéré de toute la pesanteur de son corps, R. , à certains moments, sentait qu’il devenait une parcelle de ce virtuel, n’obéissant à rien d’autre qu’à la tâche à accomplir, oubliant même qu’il avait un corps. La signification, R. ne la cherchait pas; elle était donnée d’emblée puisque le travail émanait de la hiérarchie.
Ici en bref

Questions pratiques

Valentin Grégoire – L’Automate
Éditeur :Complicités Facebook
Parution : 14 novembre 2024 – EAN : 9782386471155 – Lecture : Décembre 2024




Bonjour Matatoune. Ce roman doit être très prenant. Au cours de ma carrière dans une grande entreprise j’ai bien ressenti cette déshumanisaton progressive. Bonne journée
Oh, tu as raison. C’est venu de façon insidieuse, à bas bruit ! Nous sommes, je pense, de la génération qui avons profité de l’ascenseur social, nous permettant de finir nos carrières à des postes à responsabilités, juste avant qu’on mette à nos places des managers formés pour manager, c’est a dire réduire les coûts, augmenter les cadences, faire la chasse aux gaspis, ce fameux slogan devenu un mantra du capitalisme flamboyant !
🥴
En tout cas, bonne continuation 🎄
Ce n’est pas si courant de se pencher sur ce problème. Une bonne idée !
Non, surtout chez les surdiplômés. Une vue intéressante de cette dépersonnalisation du travail qui sévit actuellement.
C’est hélas un quotidien pour beaucoup !
Oui, et c’est la première fois que je lis cet épuisement chez les surdiplômés!
En ce moment le monde du travail est vraiment déshumanisé. Bonne semaine