Rentrée littéraire 2024
Une plongée saisissante au sein de l’enfance instrumentalisée

Le courage des innocents de Véronique Olmi frappe fort pour décrire l’innocence bafouée des enfants pris en charge en France par L’ASE (Aide Social à l’enfance) et laissés sans soutien, ni aide à 18 ans. Un quart des SDF qui vivent dans la rue sont des jeunes suivis préalablement par l’ASE. Véronique Olmi montre comment le système éclate du nombre de cas suivi et du manque de moyens.
Alors cette enfance se retrouve ballottée, condamnée à être étouffée par la honte et le silence et à porter les stigmates de l’affront d’avoir connu la séparation avec ceux qu’ils aiment même si ceux-ci ne les protégeaient pas de la vie ou d’eux-mêmes.
Véronique Olmi pousse son personnage dans les profondeurs de la guerre en Ukraine, aux côtés d’enfants placés en foyer. Ils risquent à tout moment d’être enlevés par les Russes pour être enrôlés s’ils sont plus âgés, adoptés s’ils sont plus jeunes, ou soumis à une russification et à un endoctrinement qui vont à l’encontre de leur passé, de leur culture et même de leur identité. Le héros, Ben, est un activisme d’un peu plus de vingt ans, charismatique et volontaire. Il est connu sur les réseaux pour ne rien lâcher. Alors, quand il apprend que son jeune frère est placé en foyer après avoir été enlevé de sa famille d’accueil, il prépare faux papiers, et sacs de survie et traverse la France pour aller le chercher.
Ben devra apprendre que la vie ne se présente jamais de façon manichéenne. Les nuances sont des chocs qui le feront mûrir et revoir ses certitudes. C’est aussi un coup du hasard lorsque plus de dix ans plus tard, il se retrouve vers Kherson à accompagner des enfants de foyer pour une exfiltration vers Europe.
Enfance instrumentalisée
Seulement le roman n’a rien d’ennuyeux ni de plombant. Le courage des innocents est lumineux tant il est à contre-courant de la victimisation actuelle et de la culture du traumatisme généralisé. Avec sa science de la précision, ses personnages prennent corps et évoluent devant nous avec une telle présence qu’ils en demeurent réels.
Véronique Olmi aborde l’enfance dans plusieurs de ses romans : la jeunesse asservie à l’esclavage dans Batika, celle ballottée de famille d’accueil en famille dans Le Gosse, et ici, celle exploitée. Notre politique publique abandonne les enfants à 18 ans. Un autocrate fou rêve de reconstruire la grande Russie. Il a trouvé de la chair à canons bon marché et la façon de lutter contre le vieillissement de sa population.
Dans Le courage des innocents, Véronique Olmi mentionne l’existence de camps pour enfants, à deux pas de l’Europe ! « Les nazis avaient pris deux cent mille enfants polonais et trois cent mille dans tous les pays occupés, ensuite ils étaient adoptés par des familles aryennes. Si on a accepté ce trafic hier, si on l’accepte aujourd’hui, alors on l’accepte demain, on l’acceptera toujours… »
Certains diront « encore » ! D’autres s’y plongeront avec avidité, remerciant Véronique Olmi par ses fictions d’analyser encore et encore si justement notre monde !
Que peut la littérature, nous demande roman après roman l’écrivaine ?
Contribue-t-elle à l’éveil des consciences ?
Évidemment !
Pour aller plus loin
Véronique Olmi – Les évasions particulières
Puis quelques extraits

Les grands avaient cinq ans. Jimmy en avait trois. Les grands. Les moyens. Les petits. Les forts. Les faibles. Les cibles. Les patrons. Les actionnaires. Les chômeurs. Les beaux. Les moches. Les vieux. Les militaires. Les paysans. Qui sont les petits ? Et qui sont les grands ?
L‘hérédité d’hier est la fatalité sociale d’aujourd’hui, les mauvaises graines d’hier sont les ensauvagés d’aujourd’hui et tous ont en commun une prétendue absence de morale et d’éducation. Ce sont les éternels ennemis de la République, ceux dont on n’attend rien, si ce n’est qu’ils se résignent et que la paix revienne.
Pour l’envahisseur chaque soumission, chaque rabaissement est une victoire, et ici on ne pleure pas seulement les morts, on pleure aussi les vivants. Tant de femmes, de filles, de petites filles sont prises et saccagées, le viol est la marque de la haine et de la puissance. Les miliciens de Kadyrov en font des mises en scène qu’ils filment et diffusent, de vrais guerriers capables du pire, et qu’on paye pour cela…Peut-être as-tu vu certaines de ces vidéos ? Mais les regarder, c’est aussi une deuxième offense faite aux victimes.
Et encore,
La France est belle mais c’est aussi un pays de façade. On vit dans un décor qui va s’effondrer et on fait comme si tout allait bien, comme si ce pays était riche et égalitaire, mais c’est faux. Une partie des gens ont faim, c’est ça la réalité.
Les nazis avaient pris deux cent mille enfants polonais et trois cent mille dans tous les pays occupés, ensuite ils étaient adoptés par des familles aryennes. Si on a accepté ce trafic hier, si on l’accepte aujourd’hui, alors on l’accepte demain, on l’acceptera toujours…
-Je suis désolé, mais on a un arrêt de maladie, une démission, un congé… Vous devriez être trois, idéalement… Mais l’idéal… Ça n’arrive jamais, bref, tu vas être seul pour les trois unités…
La guerre, c’est pour la vie.
Et encore, encore
Je vous parle d’un pays en guerre, l’Ukraine, et parce que cette guerre vous concerne tous, directement, vous devez savoir cette chose : pour Poutine, le territoire, c’est l’enfant. C’est l’enfant que l’envahisseur prend et qu’il s’approprie, c’est l’enfant qu’il rééduque et qu’il transforme.
On est tous habitués au mal bien sûr, on le connaît, on vit avec, mais croyez-moi, si nous laissons faire ce mal là, ce mal absolu : l’enfant comme territoire, alors nous ne pourrons plus vivre, vivre vraiment, en humain, le monde n’aura plus rien à voir avec nous, plus rien à foutre de nos théories, de nos croyances, parce que pendant que nous avons des points de vue et des opinions, les enfants sont déportés !
Maintenant il sait qu’on marche au bord du précipice, les yeux bandés. Il sait qu’un enfant placé, un enfant des tribunaux, des foyers, des prisons, un enfant sans papier, sans guide, sans repère, sans adulte, n’est pas seulement en danger, en souffrance, en sursis, pas seulement évalué, surveillé, menacé. Chaque enfant de l’institution est en concurrence avec le reste du monde.
Les coulisses étaient à la maison. Dans l’appréhension des soirs d’alcoolisme, cette maladie qui prend des airs de fête pour vous anéantir en silence.
Tout ce qu’on peut faire à un civil, tout ce qu’on a du mal à simplement comprendre, ce à quoi la pensée ne s’adapte pas, se fait et se répète, à grande échelle, chaque jour et chaque nuit de la guerre. Et maintenant tous le savent : la barbarie n’est pas bestiale. Elle est humaine. Ils écrivent C’est de la barbarie. Mais une fois qu’ils ont écrit ce mot, ils ne savent plus quoi en faire.
Ici en bref





Du côté des blogs
Ma collection de livres – Julie Chronique – Les chroniques de Koryfée – Dans la bibliothèque d’Anne
Questions pratiques

Véronique Olmi – Le courage des innocents
Éditeur : Albin Michel
X : @AlbinMichel Instagram :@editionsalbinmichel
Parution : 21 août 2024
EAN : 9782226480866
Lecture : Septembre 2024

Très touchée par ta chronique et par ce sujet de l’enfance abandonnée ! Je n’ai encore jamais lu V. Olmi mais cela peut me tenter à l’avenir. Bonne journée 😊
C’est une écriture sensible et engagée ! De plus, je n’avais pas lu volontairement son précédent, alors, j’ai été agréablement surprise de retrouver son talent !
Batika m’avait plu, mais sans plus. Pour le moment, aucun autre roman de l’auteure ne me tente.
Je comprends, elle est très ancrée dans la réalité…
Bon jour Matatoune. Je suis impressionnée par tous les livres que tu as lus et chroniqués pour cette rentrée littéraire. Bonne journée
J’ai pu commencer largement à lire avant leur sortie …Du coup, j’ai pris de l’avance. Et, puis, j’aime cette atmosphère où on tente de trouver quel sera le prochain roman pour les prix à venir !
Bonne journée 😉
Je n’ai découvert cette autrice que récemment, avec Les évasions particulières, et j’ai bien aimé sa sensibilité et son écriture. Je ne lirai pas le titre que tu présentes tout de suite, mais sûrement en poche, en me laissant peut-être tentée par Le gosse avant …
Comme je l’ai déjà dit, j’ai sauté Le gosse. Du coup, j’ai retrouvé avec grand plaisir cette écrivaine à la plume sensible ! J’aurai plaisir à découvrir ton avis 😉
J’aime beaucoup Véronique Olmi !
Comment rester insensible au sort de ces enfants ?
Merci Mata 🙏
Seulement, l’enfance est un enjeu d’une politique autocratique et malgré les condamnations unanimes, ça continue !
Difficilement supportable, je suis d’accord !
Je n’ai pas encore lu cette autrice mais la thématique des enfants maltraités en France et les scandales récemment révélés sur l’ASE m’interpellent, je devrais donc trouver ce livre très intéressant : merci beaucoup pour cette chronique !
J’aurais plaisir à découvrir ton avis ! Les scandales de l’ASE , la fonte des moyens, les politiques de plus en plus restrictives…il y a de quoi inquiétés. Seulement, comme toujours, Véronique Olmi sait nous divertir même si ses sujets sont graves !
Nous avons trop les yeux fermés. Elle nous réveille.
Complètement mais tout en nous divertissant !
Bonjour Manou. Je le chdrcherai à la médiathèque car j’avais bien apprécié de cet auteur éLa nuit en vérité ». Bonne journée
en général j’aime son écriture, je le lirais sûrement
Il est dans la même veine, une écriture de talent au service de la dénonciation d’une enfance instrumentalisée . J’aurais plaisir à lire cet avis !
Je n ai encore jamais lu cette auteure. Ce roman semble très touchant. Je le note. Bon week-end
Une formidable écriture au service de l’enfance depuis plusieurs romans !
C’est un tel scandale d’Etat la manière dont on abandonne certains jeunes à un sort qui ne peut être que triste. Bravo à l’autrice d’avoir réussi à faire lumineux malgré les thèmes difficiles qui sont abordés.
Son talent est réel et la cause défendue par une fiction romanesque tout à fait importante !
L’avant-dernier extrait est fort (fait frissonner). Je fais un peu parti des gens qui disent « encore? » – mais j’y reviendrai certainement un jour. Elle a une prose sensible.
Moi aussi, j’avais préféré faire l’impasse sur Le gosse malgré les avis très forts en retour. J’ai eu plaisir pour celui-ci à retrouver cette sensibilité au service de l’enfance.
Cette citation est tellement forte que je ne pouvais la lire sans la relire et la noter.