Boris Cyrulnik -Le laboureur …

Boris Cyrulnik – Le laboureur et les mangeurs de vent

Liberté intérieure et confortable servitude

vagabondageautourdesoi.com - Boris Cyrulnik Boris Cyrulnik présente dans Le laboureur et les mangeurs de vent sa théorie tirée de son traumatisme vécu enfant avec l’apport de ses  réflexions à la fois littéraires et scientifiques sur le lien entre insécurité personnelle et ralliement à des idées acceptées sans les discutées, énoncées par des mentors qui affirment savoir mieux que nous ce qui est mieux. Ces maîtres à penser explique le monde suivant des raisonnements simplistes qu’ils soient religieux (catholiques, musulmans, juifs ou autres) et politiques (Moi, je sais ce qu’il vous faut !) et entraînent souvent vers une radicalisation préjudiciable à la liberté de conscience: Les nazis et leurs collaborateurs, les accusés dans le box du procès du treize novembre, etc.

Encore quel merveilleux titre ! Le laboureur est celui qui travaille à réfléchir, à comparer, à clarifier sa réflexion sur son chemin de vie et à penser par soi-même. Le mangeur de vent reproduit le discours auquel il adhère. Il pense qu’il y a des bons et des mauvais et veut appartenir aux camps de ceux qui se disent bons même si cela l’amène vers des dérives inacceptables. Les mangeurs de vent sont beaucoup plus nombreux que les laboureurs. Il se rejoignent dans des idées arrêtées qui gomment les aspérités individuelles au profit du collectif.

Un brin d’histoire

Après avoir été déposé dans une institution la veille de l’arrestation de ses parents, Boris Cyrulnik, enfant de six ans au début de la seconde guerre mondiale, découvre qu’il est juif, ce sous-homme que les nazis veulent éradiquer. Rassemblé dans une synagogue avec une foule d’inconnus, il arrive à échapper à cet enfer en se cachant sous le corps ensanglanté d’une femme.

Ses souvenirs vont crées des images indélébiles qui vont le hanter encore actuellement, plus de soixante dix ans plus tard. Pourquoi ? Pourquoi lui ?  Pourquoi le souvenir d’un soldat nazi lui montrant une photo d’un garçon de son âge ? Pourquoi a-t-il eu la chance d’être recueillis par des Justes ? Pourquoi a-t-il pu être un scientifique bienveillant, ouvert à la nouveauté malgré le traumatisme qu’il a vécu ? Qu’est-ce qui a fait la différence avec ceux qui ne peuvent se détacher de la blessure invalidante subie ?

Ces ruminations, Boris Cyrulnik les interroge à la lumière du concept de la « banalité du mal » d’Annah Harendt. Il investit la théorie de l’attachement et la théorie de la logothérapie de Viktor Hankl pour trouver sens à sa vie. Mais, il cherche aussi dans la littérature, l’histoire, la psychanalyse et, bien sûr, les neurosciences pour comprendre et trouver ses réponses.

Car, Boris Cyrulnik pose le postulat de l’importance d’une petite enfance sécure pour pouvoir continuer à évoluer. Du coup, il renvoie la société à ses responsabilités. Car, même si des parents sont défaillants, des relais peuvent se mettre en place. Et, la portée de ce concept devient politique, économique et sociétal.

Pour finir,

Dans Le laboureur et les mangeurs de vent, Boris Cyrulnik adopte, comme à son habitude, un style simple et limpide qui déroule de façon compréhensible son propos. On pourrait craindre des redondances mais ce sont des précisions qui touchent après touches, arguments après arguments, déroulent sa pensée. J’ai toujours été fasciné par sa culture, ses connaissances, son érudition même et malgré tout la simplicité de son langage.

Avec brio, Boris Cyrulnik définit dans Le laboureur et les mangeurs de vent ce qui permet à un esprit libre de se construire au delà des pressions exercées par des maîtres, idéologues ou mentors de toutes sortes, y compris lorsque des traumatismes perturbent le développement. Mais, cet essai revendique aussi la perméabilité du cerveau qui par sa force peut influencer l’environnement. Bien évidemment, son propos retentit dans notre quotidien au moment où nombreux sont ceux qui veulent penser à notre place !

Toujours autant de plaisir à découvrir cette écriture  !

Pour aller plus loin

La nuit, j’écrirai des soleils -Boris Cyrulnik

Puis quelques extraits

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C’est dans l’enfance qu’on pose les problèmes fondamentaux avec lesquels on fait sa vie. C’est avec l’âge qu’on découvre que deux ou trois mots suffisent pour thématiser une existence.

Quand les paroles sont des armes, on se tait pour se protéger.

Les autres, ceux qui avaient éprouvé la réalité de la guerre, les jours sordides, la souffrance muette, L’humiliation des affamés, la douleur des endeuillés, la déchirure des âmes blessées, préféraient se taire pour ne pas faire saigner la mémoire.

Le bonheur des laboureurs élabore un savoir éprouvé sensoriellement, touché, palpé, écouté, comme le font les praticiens qui sont sur le terrain, alors que l’extase ravit l’âme et l’emporte vers L’utopie.

Pendant des années, j ai fait de ce souvenir un objet de réflexion. J’aurais dû écrire: « J’en ai fait un objet de rumination. » Je revoyais sans cesse la scène de mon arrestation et le spectacle intime de mon évasion. Les images revenaient, toujours pareilles, elles s imposaient en moi comme un scénario lancinant qui donnait forme à une question: « Pourquoi me tuer ?»

Quand les récits font revenir l’horreur, sans la métamorphoser, la répétition des mots fait saigner la mémoire.

Une enfance sans cesse blessée, une dignité retrouvée grâce au diplôme qui donnait une valeur à l’enfant-poubelle que j’étais.

On retrouve le même sentiment de soumission désirée dans des phénomènes de foule où un chef charismatique, un chanteur, un personnage politique provoque une extase consentie… avant de déchanter.

Et encore d’autres citations

Délire logique : postulant que le Juif est responsable du malheur du monde, croyant que la parole du Führer est sacrée, il devient logique d’éradiquer le mal et de participer à un travail d’hygiène sociale. Il est possible de remplir un dossier, taper à la machine et signer un ordre administratif sans se représenter le réel qui va s’ensuivre : la mort par gaz, fusil, famine, typhus et pourriture de millions de personnes. Quand on accepte comme une parole intouchable la vérité venue d’un chef religieux, idéologique ou scientifique, il n’y a ni évaluation ni culpabilité : l’ordre règne. Et quand la réalité devient insupportable, on évite les mots qui auraient permis de la voir.

Le frère de mon père était fou de bonheur à l’idée de vivre en France. Ingénieur chimiste, il avait monté une équipe de football pour jouer avec les ouvriers de la cimenterie. lI préparait un doctorat de littérature française juste pour le plaisir de côtoyer les grands auteurs. Quand un voisin lui a dit: « Monsieur Léon n allez au commissariat», il s est fâché en disant: Je suis en France, le pays des droits de l’homme,» Il a été au commissariat, on ne la jamais revu. On a trouvé son nom sur une archive d’Auschwitz.

Quand une culture est un désert de sens, le besoin d’un idéal et d’une appartenance étaye une personnalité en cours de construction.

Et encore, encore

Désigner un agresseur provoque un étrange bien-être, une bonne opinion de soi, une clarté qui n’a pas besoin de validation. Le courant qui emporte ces idées suffit à donner du bonheur aux mangeurs de vent qui se nourrissent de phrases toutes faites.

Quand un sujet n’est pas entraîné à penser, il ne peut trouver les mots pour exprimer ses sentiments et ses idées.

Pour éprouver un sentiment d’empathie, il faut être capable de se représenter le monde mental d’un autre.

Quand on ne peut pas juger et décider par soi-même, on éprouve un soulagement à se soumettre à celui qui pense pour nous.

Quand on se sent voué au malheur, on cherche les causes de cette souffrance et on accuse un bouc émissaire,ce qui aggrave le malheur : (..)

Quand la littérature scientifique tâtonne, les écrits totalitaires claironnent.

On cède au chant des sirènes quand tout s’effondre autour de soi, on abandonne la liberté pour une promesse de bonheur : (…)

Lorsque » un groupe humain a besoin de héros,c’est qu’il est en difficulté et qu’il espère qu’un sauveur viendra le protéger.

Et encore, encore, encore

Il faut douter pour explorer. La certitude arrête la pensée et routinise la récitation. Bien sûr, pour passer à l’acte et entrer en relation, il faut avoir un moment de certitude.

Quand on reste prisonnier d’un traumatisme, quand la mémoire figée ne cesse de voir l’image de l’horreur, de la mort imminente, de la sidération psychique, la vie ne peut revenir.

Comprendre, c’est modifier la représentation du trauma en y ajoutant une autre source de mémoire. A la mémoire de l’horreur, on ajoute la mémoire de ce qu’on a compris.

Il faut que l’autre ne soit pas un homme pour que l’on puisse le tuer sans culpabilité. Primo Levi

Depuis Freud, on sait que l’inconscient nous gouverne, et, depuis les neurosciences, on sait que ce qui sculpte le cerveau et structure nos pulsions est imprégné dans notre mémoire par les pressions du milieu.

Et encore, encore, encore, encore

On obéit d’abord à la mère parce qu’elle nous protège et qu’on veut s’en faire aimer. Puis on obéit à l’école pour obtenir un diplôme qui va nous socialiser. On obéit à l’armée, pour défendre la France, on obéit au règlement pour ne pas griller un feu rouge ou ne pas avoir de pénalité sur nos impôts. La désobéissance dans toutes ces situations est le symptôme d’une socialisation difficile.

Quand on pense comme tout le monde, on évite les conflits, (…) Un récit sans racines, un conte, une légende peuvent faire l’affaire. Une utopie merveilleuse s’imprègne dans la mémoire qui nous gouverne à notre insu, Le diable s’installe en notre âme quand nous vivons dans un désert affectif. C’est un diable moteur qui nous force à agir sans réfléchir. C’est pourquoi nous nous sentons apaisés, renforcés et même euphorisés quand nous mettons à la place du diable un chef vénéré auquel nous nous soumettons. L’emprise est délicieuse, elle apporte tant de bénéfices!

Ici en bref

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

vagabondageautourdesoi.com - Boris Cyrulnik
Premier extrait
vagabondageautourdesoi.com - Boris Cyrulnik
Puis second extrait
vagabondageautourdesoi.com - Boris Cyrulnik
Puis le dernier

Du côté des critiques

France Culture

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Boris Cyrulnik -Le laboureur et les mangeurs de vent

Éditeur : Éditions Odile Jacob

Twitter : @OdileJacob –  Instagram : @editions_odile_jacob

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Parution : 16 mars 2022

EAN : 9782415001360

Lecture : Avril 2022

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19 commentaires

  1. j’aime énormément Boris Cyrunlnik : le lire, l’entendre à LGL ou sur ARTE il me touche profondément 🙂
    j’ai noté ce dernier opus car le titre m’a tapé dans l’oeil autant que le thème 🙂

    • Cet homme a bcp d’humilité et son combat pour une meilleure connaissance de l’homme appelle le respect 🙂

  2. Dernièrement, j’ai écouté Boris Cyrulnik sur le plateau du TJ. Il m’a plu et j’aimerai trouver son livre.
    Etant la veille du Vendredi Saint, je te souhaite chère Matatoune de belles fêtes de Pâques avec toute mon amitié 🙂

    • Merci bcp d’avoir pensé à venir ici nous faire un petit coucou ! Oui, ses livres sont très aisée à découvrir !

  3. ce livre est dans ma PAL. cet homme est magnifique. j’entends sa voix et je me calme, l’écouter m’apaise.

  4. Merci d’en avoir longuement parlé j’avais entendu son nom mais ne connaissait pas son travail cela m’éclaire, Bisous bonne journée

    • Son travail est exposé avec simplicité. Peut-être que c’est pour ça que le concept de résilience s’est popularisé !

  5. Un sujet intéressant (et très vaste). Je crois que tous les hommes politiques sont simplistes, au moins dans leurs discours. Quand c’est trop complexe, l’auditoire décroche.

  6. Ce livre a l’air vraiment passionnant. Je n’ai rien lu de cet auteur mais il me tente depuis longtemps. J’avais beaucoup apprécié Viktor Frankl.. Bonne journée

    • J’aime bcp cet homme et c’est un ravissement et de l’entendre et aussi de le lire ! Bonne journée

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