La Maison – Emma Becker

Prix Blù Jean Marc Roberts 2019

Prix du Roman des étudiants

France Culture – Télérama

Parce que son petit a fait pipi sur un dessus de lit, la narratrice en ressort un autre et l’odeur du bordel lui revient. Du coup, l’autofiction « La Maison » s’écrit pour garder trace. En se plongeant dans l’univers de la prostitution, Emma Becker se présente comme une journaliste voulant écrire sur le désir et le plaisir féminin, le pouvoir des femmes, les clients dans une maison close à Berlin.

Amatrice de littérature du 19è siècle (Maupassant, Zola) Emma Becker commence à décrire, avec un romantisme manifeste, sa fascination pour la figure de la femme qui se prostituée, ses désirs de bisexualité et son appétit sexuel au point de s’interroger sur sa possible nymphomanie.  

Son roman débute comme un récit de libertinage où sensualité, érotisme et expériences seraient au rendez-vous. La prostitution en fait partie  comme s’il s’agissait d’un CDD pour en appréhender les conditions de travail. Dans une interview au Point en novembre 2019, Emma Becker souligne que la prostitution n’est pas un travail comme un autre mais un travail tout de même. En Allemagne, la prostitution est dépénalisée depuis dix-sept ans. L’auteure est d’ailleurs favorable à la réouverture des maisons closes en France pour son utilité publique sinon sociale.

Emma Becker raconte que son surnom était Justine signé avec un cœur sur le i, petit nom qu’elle se donnait lorsqu’elle jouait avec sa copine à « l’escort-girl » et aussi en référence à Sade.

Deux maisons closes vont l’accueillir : le Manège tenu par des hommes où peur et violence sous-tendent les relations et la Maison, tenue par une femme, la Hausedame, où elle va découvrir une soi-disant « liberté »:  les femmes viennent lorsqu’elles le veulent, peuvent prendre des vacances, sortir au cours de leur « service », etc.

Emma Becker soutient l’idée que la prostitution est l’exagération des rapports entre entre hommes et femmes. Elle affirme que le plaisir masculin est complétement différent de celui des femmes qui est moins lié au « biologique » et plus ouvert à autre chose que la recherche unique de l’orgasme, reconnaissant ainsi aux femmes la qualité de faire des concessions à la recherche du plaisir. C’est la reproduction d’un schéma que normalement #MeeToo avait fait évoluer

Mais, Emma Becker ne peut affirmer autre chose : en vendant son corps, elle accepte d’être le jouet de la domination masculine.  C’est le prix à payer dans les rapports tarifés, même si  elle le minimise tout au long du livre. Dans la prostitution le déséquilibre est patent, complétement différent d’une relation »Tinder ».  La femme qui se prostitue ne choisit ni l’homme, ni le moment, ni la situation. Elle ne fait que subir le désir de l’autre.

Emma Becker se persuade pourtant qu’elle inverse la situation avec sa soi-disant  « maîtrise » du plaisir de l’homme. Du coup, elle s’en délecte affirmant que la puissance est de son coté, du côté de la femme.

Et puis,  une petite phrase  » le problème avec ce métier c’est qu’au bout d’un moment, ton corps ne sait plus quand tu fais semblant et quand tu sens quelque chose. »

Même dans cette belle Maison qui est la « Rolls » 🙂 des maisons closes, Emma  Becker décrit ainsi le clivage entre vie privée et vie de la personne qui se prostitue procédant d’un processus de dissociation psychique courant chez ceux qui vendent leur corps.  Cette aspect, Emma Becker ne cesse de le décrire sans comprendre la grande violence qu’elle s’inflige pour mener son « enquête littéraire ».

Difficile de relever tous ces aspects, tant le texte est écrit dans un style fluide avec des anecdotes sur les clients extrêmement bien racontées. L’attirance pour les autres femmes permet la description de leur univers avec beaucoup de douceur et de sensualité insistant sur les odeurs, sur les corps alanguis pendant les attentes, sur les relations entre elles. Mais les attentes sont interminables et le roman devient long, très long.

Malgré la description idyllique qu’elle en fait, Emma Becker ne peut me convaincre. La prostitution est un esclavage même dans une prison dorée. Est-ce que la seule littérature justifie cette épreuve ? Je ne le pense pas. Et je reste dubitative devant la portée médiatique de ce roman à l’ère où les femmes commencent à prendre la parole sur le respect de leur propre désir et la recherche de leur plaisir. Un pas en avant, deux pas en arrière…

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Maintenant le reste du monde, pour les filles, c’est un abattoir.

Ce qui vous blesse dans la pute, c’est de savoir qu’elle simule, et que ça vous fasse jouir quand même.

Ceci n’est pas une apologie de la prostitution. Si c’est une apologie, c’est celle de la Maison, celle des femmes qui travaillaient, celle de la bienveillance.

Et, pour un certain temps, c’est nous qui décidons de ressentir ou non quelque chose de plus qu’une friction. Mais, ça ne vient pas du cerveau ; ça vient d’une partie de nous qui se fatigue, a la longue, d’ouvrir et de fermer ces vannes d’une heure à l’autre.

Écris ce que tu veux, embellis les choses autant qu’il te l’est possible, mais une pute reste une pute, et tu sais ce que c’est qu’une pute ? Ton métier, c’est de te taire quand une fille normale se ferait respecter.

Et je ne pourrais jamais en faire un livre, je n’ai aucun talent et ça aurait l’air revanchard, mais putain, il faudrait ben faire un bouquin. (…) Et toutes les autres, parce que le bordel, au fond, ce n’est qu’un miroir grossissant où tous les défauts, les vices des hommes tempérés par le quotidien deviennent assourdissants.

Bien sûr que c’est moins tragique d’être à la Maison plutôt que chez Lidl à s’escrimer pour un salaire risible: la seule supériorité de la caissière sur la pute, c’est de pouvoir dire sans rougir ce à quoi elle occupe ses journées. Quoique sans rougir…. Peut-être que le jour où on offrira aux femmes des boulots convenablement payés, elles n’auront plus l’idée de baisser leur culotte pour compléter leurs fins de mois – et le monde ira mieux alors, non ? Où la morale ?

La notion d’abandon, de passion, ne naissait chez moi que de l’unilatéralité.

Écrire sur les putes, qui sont une telle caricature de femmes, la nudité schématique de cet état, être une femme et rien que ça, être payé pour ça, c’est comme examiner mon sexe sous un microscope.

Admettons-le sans fausse modestie, s’il y a un endroit sur la terre où nous sommes adorées, convoitées, réputées, flattées comme d’adorables despotes , reniflées et comprises, jalousées et acceptées, c’est bien ici, à la Maison.

Pute et nymphomane, ça fait décidément beaucoup à annoncer aux proches .

On peut être aussi fortes et convaincues qu’on veut, ce n’est pas rien d’être toujours à part.

Mais mon âme détachée du reste me semble terne, sans appétit, la possibilité d’être immortelle, dans ces conditions a quelque chose de désespérant. Certains soirs me manque mon âme telle qu’elle est vraiment, grivoise, malsaine cet pourtant régie par sa morale à elle, préoccupée en veille comme au repos, par cette science de la jouissance et les façons d’apporter ma pierre à ce bel édifice turgescent- le monstre que je suis certains soirs me manque. C’est moi qui m’attire dans les bas-fonds et je m’y tiens une compagnie exquise.

Peut-être qu’Arthur a raison, cette expérience pourrait avoir pour but de me libérer de cet esclavage du sexe, et je n’ai qu’à lire et m’endormir, comme les gens normaux (comme les vieux) .

Tant qu’on aime baiser, et Dieu sait que ça peut durer longtemps, et même lorsque ça nous emmerde, tu sais bien qu’on s’habitue à tout, il n’y a qu’à voir le nombre de cons qui se forcent à courir et finissent par aimer ça. Et c’est bien le problème, justement, cette habitude que devient le sexe, voilà la dure-mère du conflit. Comment baiser devient du sport, de l’entraînement- et même si c’est le plus complet, le plus divertissant de tous les sports, on ne sait plus trop à la longue quand on s’amuse et quand on fait de la compétition.

J’ai toujours cru que j’écrivais sur les hommes. Je ne peux relire mes livres sans m’apercevoir que je n’ai jamais écrit que sur les femmes. Sur le fait d’en être une, et sur les milliers de formes que cela prend. Et ce sera sans doute l’œuvre de ma vie, me tuer à vouloir décrire ce phénomène, accepter l’impression d’avoir en quelques centaines de pages avancé d’un demi-centimètre. Et m’évertuer à être satisfaite de ce demi-centimètre comme d’une découverte majeure. Écrire sur les putes, qui sont une telle caricature de femmes, la nudité schématique de cet état, être une femme et rien que ça, être payée pour ça, c’est comme examiner mon sexe sous un microscope.

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

La Maison – Emma Becker

Éditeur :  Flammarion

Parution : 28 août 2019

ISBN : 2081470411

Lecture : Novembre 2019

17 commentaires

  1. Bonjour Matatoune. Ce livre ne me tentait pas et après avoir lu ta chronique je ne ;le lirai pas.Sans être féministe à fond, je trouve qu’il est à contre-courant. Bon dimanche

  2. Bonjour, merci pour ce retour de lecture. Je m’interrogeais sur l’opportunité de lire ce livre dont j’avais lu quelques critiques, mais votre chronique me conforte, d’une part, dans mes convictions profondes, et, d’autre part, dans le fait de ne pas vouloir ouvrir cet ouvrage.

    • Merci pour ce retour. J’ai eu du mal, moi aussi, à me convaincre de le lire, Mais, je avais envie de me faire ma propre idée. Bon week-end

  3. Je suis d’accord avec toi… j’étais jurée du prix france culture Télérama et grande déception à l’annonce du verdict : même si l’écriture est belle, fluide, le sujet n’en reste pas moins cru et des pages ont été passées pour ma part. Je considère les maisons closes « moins pires » que le trottoir mais ce roman met mal à l’aise d’un bout à l’autre et il faut s’accrocher à bien des moments pour ne pas le lâcher !

    • Ravie de ton retour ! Je reste perplexe devant son succès médiatique. J’ai voulu par cette chronique démonter l’argumentaire de l’auteure qui ne tient pas: son choix je n’ai pas à le juger mais ce ne sont pas des rapports de liberté, ce sont des rapports de domination tarifé ! La personne qui se prostitue  » joue un rôle » et celui-ci ne peut conduire à la liberté puisqu’il est compris dans la demande ! Emma Becker décrit une  » Maison  » sorte de matrice où elle se sentait aimer et  » regarder » pour sa féminité. …

      • Je comprends ta perplexité, que je partage – en partie du moins !
        Et je partage aussi ton opinion 😉 étrange que ce choix et ce roman-essai !

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      • Je ne l’ai pas lu … en fait, tu me confortes dans l’idée de ne pas le lire. Il ne me tentait pas. Ta chronique et celles dénaturés blogueurs me confirment de passer mon chemin.

        • Ah, d’accord ! En fait, moi aussi je ne voulais pas le lire ( sortie en août, lu en décembre) . Et, puis, c’est la réaction d’une de mes librairies ( la trentaine, spécialiste du rayon jeunesse ) qui l’a présenté comme son ♥️ en disant c’est un vrai objet littéraire…Si c’était une fiction, ok. Sauf que dans tous les ITW , Emma Becker raconte son immersion et diffuse, et c’est peut-être ce qui me gène de la part d’une jeune femme, des idées bien dépassées sur le désir et le plaisir féminins. Non, ceux-ci ne passent pas par de la domination ni d’un côté, ni de l’autre !

  4. S’enfermer deux ans dans une maison close pour écrire sur le sujet, je ne juge pas mais je ne comprends pas la démarche d’Emma Becker. Je pense aux femmes prisonnières de réseaux puissants, à celles qui n’ont pas d’autres choix.
    Sinistre….
    Merci Mata, Bonne soirée!

    • Emma Becker reconnaît elle-même avoir connu un lieu avec  » La maison  » très exceptionnel. Mais, si j’ai repris son argumentation, c’est que son talent ferait presque oublié cette violence qu’elle s’est imposée sans en appréhender toute la portée. Merci pour ta réaction ! Bon weekend de préparation 🎄

  5. Je partage ton avis que la prostitution ne peut être qu’un esclavage et que c’est dégradant. D’ailleurs peu de femmes choisissent librement cette voie, largement exploitée par les mafias diverses, ce qui veut tout dire.
    Bonne journée

    • Oui, mais c’est ce qui m’a étonnée dans le traitement médiatique de ce livre. Si Emma Becker avait dit que son livre était une fiction, il présente des qualités littéraires indéniables. Seulement, elle soutient depuis le début qu’elle choisit une immersion de deux ans et demi pour faire un objet littéraire, une immersion dans le milieu de la prostitution jusqu’à se prostituer elle-même…Et, tout le monde semble apprécier. Bizarre …

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