
Et si les rêves ne tenaient pas leurs promesses ? Dans Décolorer sa fille, Lucie Bérard décrit une jeune femme qui s’abîme, peu à peu, dans la dépression, jusqu’à en devenir presque folle. Arrivera-t-elle à s’en sortir ? Pour ce premier roman, parfaitement réussi, l’autrice explore les effets de sa lignée sur le quotidien d’une jeune femme sujette à une exigence domestique devenant problématique.
Tout semblait enfin se réaliser pour elle : sortir de sa cité HLM où sa mère et sa grand-mère habitent, trouver un travail d’esthéticienne dans une ravissante ville de bord de mer, également un appartement, enfin à elle, à partager avec Tom, un jardinier, son compagnon.
Ainsi, au prétexte de prendre soin d’elle, elle s’octroie du temps et diffère sa prise de poste. Mais, petit à petit, les moments de sa courte vie lui reviennent et elle s’enfonce dans un mal-être qui prend la forme d’une envie d’hyperpropreté, jusqu’à friser l’obsession et la folie. Sa terreur de la mort se conjure ainsi : plus de taches, plus de saleté, effacer à jamais l’objet ou la situation qui fait trop mal.
Pourquoi fuir ?
Évidemment, au fil de ses confidences, s’assemblent des éléments qui expliquent son état : la fragilité extrême d’une mère mais la force de se démarquer de cette hérédité féminine, le souci de paraître parfaite « toute jolie, toujours tirée à quatre épingles, la princesse », lui dit Tom, et puis, le décès d’une grand-mère, pilier de cette famille dysfonctionnelle. « J’ai pris un train, j’ai pris Tom, j’ai pris mon chien, j’ai tout fui, mais j’ai oublié que tout ça, ça colle. La tour et mon corps, ça s’est aggloméré. »
Elle garde sa couleur de cheveux, noir bleuté, alors que sa mère et sa sœur sont devenues blondes, éternellement blondes décolorées! « Décolorer sa fille, c’est la faire belle et l’abîmer aussi. Décolorer sa fille c’est comme aimer sa fille. On en prend soin et on la blesse. »
La profondeur de cette relation abîmée est décrite avec beaucoup d’intensité mais sans pathos, par la voix singulière de cette jeune femme à l’apparence parfaite, très féminine, toujours bien mise, mais qui semble vivre à côté de sa vie. Elle se rêve différente, mais sait qu’elle appartient et appartiendra toujours au milieu de son enfance, c’est-à-dire à ses quatre tours HLM.
Premier roman intense
À sa façon, Lucie Bérard détricote le syndrome des transfuges de classe. Mais, surtout, elle nous parle de ce passage entre adolescence et adulte où il faut choisir de vivre sa vie, en s’émancipant de l’enfance. Alors, lorsque l’enfance est cabossée, la folie guette-t-elle celui qui veut à jamais l’oublier ?
Lucie Bérard met des mots singuliers sur le deuil, celui qui foudroie, au point que la vie paraît s’échapper. Cet enfermement, où la parole avec son entourage est exclue, Décolorer sa fille le décrit avec intensité et précision. Elle maîtrise les codes littéraires et construit son récit autour de l’évolution de ce personnage féminin qui lentement reprend pied dans sa vie. Le lecteur devient le seul qui reçoit ses réflexions et ce lien virtuel lui permet de s’en sortir.
Ce portrait de jeune femme, dont le prénom Paula est révélé dans la seconde partie, est d’une grande justesse, esseulée par l’absence de sororité et contrainte par les attentes portées sur les femmes. Premier roman, Décolorer sa fille de Lucie Bérard fait une entrée en littérature très remarquée, j’en suis persuadée.
En quelques mots
Avec Décolorer sa fille, Lucie Bérard signe un premier roman d’une grande intensité. À travers Paula, une jeune femme rongée par le deuil, l’héritage familial et une obsession de la propreté, l’autrice explore la difficulté de s’émanciper d’une enfance blessée. Un texte sensible, maîtrisé et profondément juste.
Remerciements
Aux Éditions Les Intranquilles
Puis quelques extraits

On est dans le sex-shop de la féminité attendue. Au Monoprix, fauché ou pas fauché, c’est un plaisir de rentrer dans la case, le fameux moule à tarte de la féminité rêvée, celle qui ne transpire pas et qui accorde les couleurs.
Qu’est-ce que ça aurait pu lui coûter, de passer à la pharmacie, au supermarché, mais non ici, pas la peine, on se débrouille, ce goût pour rendre les filles pauvrettes, honteuses, pas à l’aise, recroquevillées.
Lorsqu’on pose ses meubles dans un HLM, c’est au moins pour vingt ans. On hérite du sol des autres, des fenêtres en PVC, on hérite de la poussière qui s’accroche à ces matières bon marché. L’évier se bouche alors le casserole traîne des heures dans le bain moussant. C’est pas cher le loyer, alors on se ruine à le décorer, l’appartement.
Chez ma mère, toutes les lampes ont des tissus sur les abat-jours, chaque ampoule à son linceul.
Et, encore
Voir si tout allait bien. Vérifier qu’on n’y trouvait pas de ces boîtes douteuses, enchanteresses ; Lexomil, Lamaline, Lyreka, Zoloft, Théralène, Lormétazépam. Les fées qui me prenaient ma mère. Qui voulaient la faire découcher. Il fallait regarder s’il n’y avait pas de bouteille en verre, pas de vin blanc déguisé par des grandes tasses à thé sur la table de chevet. Les couteaux sont bien dans les tiroirs de la cuisine. Tout va bien, elle dort.
Le tablier taché de sang, de viande, de vin rouge, de tomate. Le tablier plein de taches incrustés. Je ne ressemble pas à ma grand-mère. Sur mon visage, sur mon corps, à l’intérieur de moi, un peu de son tablier.
Il y a quarante ans, ma mère avait quinze ans. Elle a traversé le pont pour quitter la tour de sa mère et rejoindre sa vie rêvée à Paris, à se brûler les mains dans les bacs à shampooing pour des femmes qui n’auront jamais à traverser des ponts.
Et, encore, encore
Vivre en HLM, c’est vivre à l’intérieur d’un animal qui transpire. Les ascenseurs sont des œsophages, les gens, ça vient et ça remonte sans prévenir. Les excréments se baladent jour et nuit entre les murs partagés. Les corps ne se rapprochent jamais. Devant les boîtes aux lettres, ça dit bonjour, ça dit les condoléances, , ça dit la météo, mais une fois dans les étages, les habitants se fuient entre eux, question de pudeur. Si on sonne pour demander du sel à sa voisine de palier, elle va laisser sa porte à peine ouverte le temps d’aller chercher, pas possible de jeter un coup d’œil, tout le monde garde son intérieur caché. On connaît déjà trop la vie et le corps de son voisin. On est déjà trop lié par l’arrivée d’eau et le tuyau des eaux usées.
J’ai pris un train, j’ai pris Tom, j’ai pris mon chien, j’ai tout fui, mais j’ai oublié que tout ça, ça colle. La tour et mon corps, ça s’est aggloméré.
Souhaiter la mort pour ne plus rien vivre.
Décolorer sa fille, c’est la faire belle et l’abîmer aussi. Décolorer sa fille c’est comme aimer sa fille. On en prend soin et on la blesse.
Ici en bref




Questions pratiques

Décolorer sa fille de Lucie Bérard
Instagram : @lucieberardetc –
Sélection pour le prix Stanislas 2026 – Nancy
Rentrée littéraire 2026 – #rl2026
Éditions Les Intranquilles – Instagram : @editions_lesintranquilles –
Parution : 19 août 2026 – EAN : 9782387550002 – Lecture en juillet 2026

Les extraits que vous avez mis sont très puissants. « souhaiter la mort pour ne plus rien vivre », tellement vrai. Merci pour cette découverte.
Bonjour Matatoune. Ce premier roman doit être prenant et un peu inquiétant. Bonne journée