
Peut-on influencer le regard du visiteur sur une œuvre comme on l’influence sur un vêtement ? Et est-ce que l’Art est un produit comme un autre ? Pierre Devriendt pose la question dans son roman À mots couverts, de notre rapport à l’Art. En racontant le journal d’un homme qui, à partir d’une idée saugrenue, pose des cartels cachés derrière les œuvres. Seulement, sa personnalité d’effacée va changer pour imposer une vision particulièrement dérangeante, imposant une relation déviante à l’Art.
« Emblasonner » une œuvre est la volonté du narrateur dès qu’il a une « épiphanie ». Il s’agit de déposer, derrière le tableau concerné, un compliment concernant son ressenti. Ou faudrait-il mieux parler « d’enchanter les tableaux« , comme on lui a suggéré. Féru de manuels de développement personnel, le narrateur nous raconte comment il s’y est pris pour glisser derrière les œuvres, ses petits messages.
Commis administratif d’une société de transport d’une petite commune du Pas-de-Calais, sans envergure, isolé autant que solitaire revendiqué, au moins la quarantaine, ce narrateur est naïf et obsédé. Seulement, toute sa vie va basculer. Son projet va l’absorber au point d’y perdre à la fois du temps. Mais, aussi, il perd de l’argent, lui qui n’a d’expérience dans les relations humaines qu’au travers des livres qui les expliquent.
De fil en aiguille, le narrateur va élaborer des stratégies qui, petit à petit, vont l’amener à orienter les émotions sur un objet artistique. Seulement, il y a urgence. Les œuvres d’art ne sont-elles pour le narrateur tout simplement des « retardateurs de l’oubli » et les blasons des post-it pour le souvenir ?
Peut-on manipuler nos émotions face à l’art ?
Troisième roman de Pierre Devriendt, ex-conseiller aux entreprises, À mots couverts, révèle sa passion pour l’art. Avec l’idée, un peu saugrenue, de revisiter les cartels des musées, il force son lecteur à réfléchir et à analyser sa position de regardeur.
L’art est une rencontre avec nos émotions, Pierre Devriendt le sait bien. Et en convoquant ses lecteurs sur ce thème de façon satirique, il s’assure que nous en ayons bien conscience. Il affirme même comme une évidence : « Et les tableaux, tous les tableaux, ont-ils besoin d’un porte-voix ? »
Pourtant, plus que cette relation à l’Art, Pierre Devriendt interpelle l’écrit, non pas comme explication ni contextualisation, mais comme émotions à prolonger. Néanmoins, la manière dont le narrateur souhaite cataloguer les émotions afin d’orienter plus sûrement les visiteurs sur les œuvres les suscitant m’a heurtée. Extravagance ou réalité, je ne sais ! Et, comme le peintre du roman, privé de sa créativité, préfère s’arrêter, je préfère moi aussi croire à une bizarrerie romanesque !
Quand l’art devient un rempart contre l’oubli
Toutefois, le roman montre l’évolution de la personnalité du narrateur avec la maladie d’Alzheimer. Pierre Devriendt montre les souffrances et les doutes, mais également l’évolution de sa personnalité. Sur un ton assez badin, l’écrivain décrit les changements dans la perception des situations, dans ses réactions, sa manière de s’imposer et de façonner le monde selon ses désirs et envies. Le tout est abordé avec beaucoup de pudeur. Mais, c’est aussi ainsi, que son héros peut enfin sortir de sa routine habituelle !
Car, ce souhait de sortir de son invisibilité est assez émouvant. Marquer l’histoire, laisser une trace est une motivation importante pour le narrateur. Mais, n’est-ce pas ce que font les écrivains avec leurs écrits ? Et, ce narrateur, avec son journal !
Pourquoi il faut le lire…
Dans À mots couverts, Pierre Devriendt imagine un homme solitaire qui glisse derrière les tableaux des messages destinés à orienter l’émotion des visiteurs. Cette idée étrange interroge notre rapport à l’art et au regard. Le roman mêle satire et réflexion, tout en montrant la transformation du narrateur confronté à la maladie d’Alzheimer.
Remerciements
Au @meo.edition
Puis quelques extraits

(Blason) J’avais trouvé ce joli mot désuet dans un vieux livre de littérature qui le définissait comme un genre poétique du 16ᵉ siècle, l’éloge d’un être aimé ou d’un objet.
Si beaucoup d’analyses d’œuvre sont ennuyeuses, c’est qu’elles dissèquent ce qu’a fait le peintre; et qui tomberait amoureux d’un corps que l’on dissèque ? Ne faites pas la même chose par souci du mot juste ou parce que vous voulez tout dire.
Un ABC de la psychologie.
On ne dira jamais assez l’habileté de ces ouvrages à filer des évidences tout en donnant des scrupules à ceux qui les lisent. On n’y a le choix qu’entre le repoussoir du salaud, manipulateur et sociopathe ou le modèle du sensible et de l’empathique.
Le silence des puissants est la forme la plus écrasante du mépris.
Et, encore,
Je ne savais pas à quel point un nécessiteux peut être crédule. Comme il manque de moyens d’existence, il fait confiance, pour tenter d’exister justement. Il prend l’intérêt de l’autre pour de l’estime, un boutiquier pour un mécène. Ce fut mon cas. Pour me dégriser, il m’eût fallu des amis, parlant fort et direct, railleurs et affectueux. Je n’avais qu’une maîtresse en mal de promotion et de vagues connaissances de bureau.
La violence de ce que j’éprouvais, du trou noir, était telle que je dus m’arrêter et m’appuyer un moment contre le mur encore tiède de soleil. J’avais déjà vécu ça trop de fois, je ne pouvais plus le nier.
Il fait partie de ces personnes qui me font regretter mon habitude de fuir les regards de ceux que je croise, de ne pas entrer en relation ou le moins possible.
Par exemple, autant écrire reste un plaisir, autant parle devient un effort plus grand. Former les phrases, choisir instantanément les mots, les bons. Je n’y parviens qu’en m’appliquant, en préparant quelques secondes à l’avance les phrases que je dirai et en les cherchant comme si elles me fuyaient.
Et les routines automatiques, comme disaient les psys. Dans une émission dont je me souvenais encore pour le moment ? Les miennes avaient tout l’air de s’en aller elles aussi. Passe encore de louper les jours des poubelles, ce que j’ai mis longtemps sur le compte de ma distraction, puis sur celui de mon stress. Mais, que penser quand on oublie de prendre son petit déjeuner ou, pire, de faire sa toilette le matin, ce qui m’était déjà arrivé deux ou trois fois ces derniers mois ?
Et, encore, encore,
On choisit d’être enseignant ou coach, éducateur, conseiller, justement pour ça. Révéler les dons de certains ou la singularité de tous, les aider à devenir ce qu’ils ne savent pas encore être. C’est admirable, mais je ne me sens plus de goût la discrète satisfaction de permettre à d’autres de monter plus haut en me contentant du bas.
Depuis deux ans, en parallèle de l’histoire de la peinture, je consultais tout ce que je pouvais trouver d’études universitaires sur un sujet fascinant, l’analyse des émotions que déclenchent les œuvres d’art. D’évidence un territoire encore peu exploré, contrairement au marketing émotionnel qui intéresse tous les secteurs de la consommation, le vendeur de voitures comme le fabricant de terrine ou le parfumeur. Deviner à notre mine si un produit nous attire ou non compte dans l’art tout autant que dans l’épicerie.
Ici en bref




Questions pratiques

Pierre Devriendt – À mots couverts
#rlhiver26
Éditeur : M.E.O éditions – Instagram : @meo.edition – Facebook
Parution : 22 janvier 2026 – EAN : 9782807005525 – Lecture en mars 2026

Pour moi, le regard sur l’art se veut influenceur. Ne pas aimer certaines œuvres provoquent souvent des réactions de mépris.
Oui c’est ce qu’on veut nous faire croire et pourtant c’est une rencontre comme la lecture, une rencontre qui apporte autant au » regardeur » qu’ à celui qu » on regarde »
Mouais, la partie sur la maladie d’Alzheimer m’intéresse moins.
Je comprends ! Il y a tant et tant à lire ! 🌞
Le témoignage sur la maladie d’Alzheimer m’intéresse, on n’en parle pas assez. Bon week end
Témoignage très pudique mais témoignage quand-même ! Bonne continuation
Je m’intéresse aussi à l’art et ce roman original pourrait me plaire. Bonne journée
Et pourquoi pas ! Excellente continuation 📚🌼
« Peut-on influencer le regard du visiteur sur une œuvre comme on l’influence sur un vêtement » Je crois volontiers qu’on peut affûter le regard du visiteur. D’ailleurs, il m’a fallu faire des visites guider pour apprendre à considérer certaines créations d’art moderne comme des oeuvres d’art.
N’étant pas artiste dans l’âme, les récits qui le placent en son coeur ont tendance à m’attirer. Quant à la maladie qui touche le narrateur, elle me parle ayant vu une personne proche s’y perdre. Merci pour ton avis qui me donne envie de découvrir ce roman.
Affûter et aiguiser oui pas vanter ou en faire la publicité ! Ne pas plaquer des émotions extérieures, mais laisser émerger celles du regardeur, comme du lecteur ou du spectateur. Là est toute l’ambiguïté de la démarche du narrateur au fil de l’expérimentation de sa trouvaille ! La maladie de l’oubli est une terrible dégradation de la personne, de ce qu’elle est pour elle-même et de son entourage. Terrible ! Merci pour ce retour 🙏
Je m’intéresse à l’art, mais ce livre ne me convainc pas tout à fait…
Bon vendredi Matatoune.☔️
Oui, j’espère que la pluie va un peu s’arrêter pour ce week-end. Mais vraiment pas sûr ! 😆
Bonjour Matatoune, le thème de l’art m’intéresse beaucoup même si l’histoire semble un peu bizarre, mais ça n’est pas forcément négatif d’être bizarre. En tout cas, j’apprécie les extraits très bien écrits que tu as choisis. Merci 🙏 Bon vendredi 13 🍀✨️☺️
Je suis ravie pour les extraits ! Un roman en effet bien écrit et singulier ! À découvrir. Bon week-end ☂️🙏📚