
Patrick Boucheron signe un essai magistral sur la peste du Moyen-Âge appelée Peste noire. Son vrai nom Yersinia pestis. Elle fut découverte cinq siècles plus tard. Son paroxysme européen laisse la trace de la mort jusque dans notre histoire intime. La Peste noire fut l’une des premières de l’histoire. Nous en gardons un souvenir vif dans nos gènes. L’enjeu bioterroriste est terriblement redouté. De plus, la peste sévit de nouveau à Madagascar, et peut-être, demain ailleurs.
La Peste noire a tué plus de 60% de la population européenne de 1347 à 1352, soit en huit ans. « C’est la plus grande catastrophe démographique de l’histoire de l’humanité. » Patrick Boucheron associent les nouvelles découvertes scientifiques comme l’ADN, l’écologie, la climatologie, la biologie mais également, bien évidemment, l’histoire, complétée de celle de l’art. Ainsi, il rapporte les dernières recherches.
Patrick Boucheron nous présente Alayseta Paula. Elle vit à Marseille et a perdu père, mère, mari et sœurs la même année. Elle est obligée « d’être une vivante parmi les morts« . Devant son juge, elle explique qu’elle a oublié de faire rédiger l’inventaire après le décès de son père.
État de la pandémie
Impossible pour moi de lire ce pavé d’érudition comme un livre ordinaire. Sa densité, avec malgré tout, son accessibilité, en font un recueil des plus étonnants. Mais surtout c’est un régal d’intelligence, de connaissances et de compréhension de la réalité qu’est notre humanité.
« Depuis Messine, la peste gagne toute la Sicile, puis, toujours par voie de mer, la Sardaigne, Reggio di Calabre, la Corse, I’ile d’Elbe, Spalato en Dalmatie puis Gènes, mais aussi Raguse, d’où elle passe à Venise en même temps qu’elle gagne Malte, Tunis, et finalement Marseille, porte d’entrée de la Provence, et de toute l’Europe occidentale par la vallée du Rhône. » Tel serait donc son parcours.
Mais, après avoir étudié la moindre des possibilités, recherches diverses et archives nombreuses, la Peste noire viendrait du Tianshan. La gentille marmotte en serait l’animal propagateur. Elle était aussi très appréciée crue, comme l’ancienne croyance qui faisait des Mongols, le foyer de cette peste. Puis, passant par la route de la soie, les chameaux l’auraient transportée jusqu’aux ports méditerranéens.
Une dernière découverte explique sa propagation par des incidents climatiques : hivers froids et pluies abondantes réduisant les récoltes et précipitant la population dans la famine. Seulement, on apprend aussi que ce changement climatique est certainement dû à des éruptions volcaniques qui ont perturbé l’atmosphère. Néanmoins dans cette propagation mondiale, l’Inde a été épargnée alors que la Peste noire a fait des ravages en Afrique !
On comprend parfaitement que dans dix ou vingt ans, il faudra rajouter des pans entiers à ces recherches qui préciseront ou anéantiront ces découvertes. Seulement, le lecteur lambda découvre une somme d’investigations qui, quelquefois, renforce le sentiment d’être submergée par son ignorance !
Histoire de Yersinia pestis
Parler de la Peste noire c’est reconnaître que les hommes du Moyen-Âge ne connaissaient pas le concept de contagion. Car, les médecins de l’époque s’occupent de dépouiller le concept d’infection de ses connotations magiques, et même, théologiques. Essayer de compter le nombre de victimes est un concept qui n’existe pas, non plus.
Alors, comment rendre compte du nombre de morts ? Il faut s’inspirer de traces ponctuelles dues à des esprits précis et non engagés à en rendre compte devant l’Histoire.
Apprendre que la bactérie est apparue à l’âge de bronze est époustouflant ! Elle a muté au fil des années, perdant son flagelle et gagnant un autre gène Elle permet à la puce sur le rat de s’abreuver à satiété. Cependant lorsqu’il n’y a plus de rats à « pomper », ce sont les hommes qui les remplacent. « On n’est pas son genre« , dit le professeur en parodiant Proust !
Inégalités et persécutions
Patrick Boucheron étudie comment la Peste noire a rebattu les cartes sociales. Elle a touché indifféremment jeunes ou vieux, riches ou pauvres. Seulement, l’économie a dû aussi s’adapter. Alors, le paria, le gueux, le miséreux, étaient préalablement tous chéris par les riches. Ils prouvaient ainsi leur supériorité et leur bonne chrétienté. En montrant l’inaction et le poids de certains citoyens, le recours à l’exclusion est aisée.
Mais, l’espoir d’un changement social est vite déçu. « La peste réduit ces inégalités, puis ouvre une possibilité d’une mobilité sociale ascendante, qui se grippe ensuite, produisant une frustration à la mesure, là encore, de l’espoir qu’elle a fait naître. »
Ainsi, Patrick Boucheron établit un lien entre l’augmentation de la haine pour « les inutiles du monde » et la persécution des lépreux, des juifs, des infidèles, des hérétiques et bien sûr des sorcières.
Évidemment, le retentissement pour nous, les humains du XXIᵉ siècle, c’est une leçon de résistance face à un événement monstre. Mais, pour Patrick Boucheron, nous avons tu socialement les conséquences du Covid sur notre humanité, sur nos politiques. Il n’y a pas eu un après covid, s’inspirant de ce qu’on avait vécu. On y avait cru mais il n’a pas eu lieu. Et la brutalité de notre monde actuel, pour ce professeur académicien, est la conséquence de ce silence.
En conclusion,
Peste noire est aussi un formidable essai qui montre que face à l’adversité, l’homme sait faire face calmement. Néanmoins, cette présentation est un résumé trop rapide et trop peu documenté pour rendre compte de sa portée sur l’Histoire et notre histoire.
J’ai appris une foule de choses que j’oublierai certainement tant l’essai semble aisé, simple et abordable. Mais, ce qui est jubilatoire, c’est de voir cet érudit discuter des thèses, complètement inconnues précédemment. Il énonce des recherches scientifiques, dont on imaginait même pas qu’elles se souciaient de Peste noire.
Ces détracteurs m’objecteront peut-être un « normal, c’est son cœur de sujet! » Certes médiéviste renommé, ce professeur au Collège de France avait préparé, lors de la pandémie du covid, ses cours dont est extrait cet essai.
Un brillant et remarquable état sur les recherches sur ce fait historique qu’a été la Peste noire, qui éclaire notre modernité.
En quelques mots
Dans son essai, Patrick Boucheron explore la Peste noire, due à Yersinia pestis, catastrophe majeure du XIVᵉ siècle. Croisant histoire et sciences, il retrace son origine asiatique, sa diffusion et ses effets sociaux. Entre érudition et réflexion contemporaine, il interroge notre mémoire des pandémies, du Moyen Âge au Covid, et leurs silences politiques.
Puis quelques extraits

Cette apparente simplicité dans I’écriture de I’histoire, cette franchise dans l’adresse m’ont longtemps attiré, bien avant que je puisse lui donner son nom technique, puisé dans l’arsenal des figures de style qui enclenchent l’énergie narrative : figurez-vous que c’est une métalepse. En se laissant happer par la force du récit en feignant de croire qu’on peut se situer au chevet des morts pour ressentir le passé, on se rend à une convocation où l’illusion de présence vaut effet de vérité. Sans doute ferait-on différemment aujourd’hui : c’est l’exhibition de l’archive elle-même qui affirme l’autorité du discours historien, et ce que l’on nomme évidence de l’histoire passe désormais du côté de la chose écrite.
(…) la cohésion sociale d’une communauté urbaine pourtant soumise à une mortalité proprement effrayante repose sur le maintien des solidarités du lignage et du voisinage.
Dans l’expérience du deuil, on sait qui on a perdu, mais pas encore ce qu’on a perdu.
Il est difficile de ne pas remarquer combien les crises pandémiques suscitent toujours l’apparition de métaphores martiales pour susciter la mobilisation de ceux qui doivent monter en première ligne et de ceux qui, depuis l’arrière, doivent les soutenir.
Ses trois formes principales se classent par ordre décroissant du temps d’incubation : bubonique pulmonaire et septisémique.
Et, encore,
La biologie actuelle décrit bien le phénomène par lequel les puces sont infectées par les rongeurs et, en retour, en contaminent d’autres. Lorsque la puce suce le sang d’un rongeur contaminé, le bacille s’installe dans son tube digestif. Cinq jours plus tard, il y a produit un biofilm qui, bloquant sa valve proventriculaire, l’empêche de se nourrir. Le pauvre insecte est affamé; il pique à de nombreuses reprises son rongeur, aspire sans relâche le sang qui reste bloqué dans le proventricule encombré du bouchon bactérien. À son contact, le sang s’infecte et la puce le régurgite avec son bacille dans son hôte, le rat puis l’homme, avant de mourir de faim.
Mais, le temps est irréversible, nous ne sommes pas dans un roman de science-fiction et l’on ne peut pas transformer le passé : Ramsès II est toujours mort d’une cause inconnue, même si nous avons depuis appris à la reconnaître. Donc, depuis 1976, nous pouvons dire qu’en 1213 avant notre ère il est mort d’une cause inconnue et de la tuberculose.
Ainsi avance la mortelle pestilence. Elle s’étoile davantage que ne s’étale, mais s’étiole également en ses marges- qui ne le sont que parce que nos connaissances s’y évanouissent.
Et encore, encore
Depuis Messine, la peste gagne toute la Sicile, puis, toujours par voie de mer, la Sardaigne, Reggio di Calabre, la Corse, I’ile d’Elbe, Spalato en Dalmatie puis Gènes, mais aussi Raguse, d’où elle passe à Venise en même temps qu’elle gagne Malte, Tunis, et finalement Marseille, porte d’entrée de la Provence, et de toute l’Europe occidentale par la vallée du Rhône. Tel serait donc son parcours, mais tout cela ne fait pas encore un point de départ. Il convient donc de reculer encore et de poser la seule question qui vaille : d’où venaient les galères génoises qui accostent à Messine en septembre 1347 et à Marseille deux mois plus tard ?
Mortelle ou mortifère, contagieuse, ardente, cruelle, dangereuse, violente, infecte, ennemie du genre humain, fiévreuse, plombée, ignée, surprenante, compagne de la mort, automnale, enflambée, ravissante, ennemie, triste, misérable, vilaine, menaçante, traîtresse, soudaine. Odieuse, meurtrière, terrible, maligne, sanglante, outrageuse, dommageable, stygienne, rigoureuse, aspre, noire, charbonneuse, mauvaise, épouvantable, commune, méchante, impitoyable, homicide, malheureuse, détestable, léthéenne, enragée, malebosse, inexorable. » Voici les mots pour la dire. Ou, plutôt, pour ne pas la dire, mais l’envelopper d’un essaim bourdonnant : les épithètes de la peste.
Retenons en tout cas qu’en 1832 la peste devient noire au moment même où le choléra paraît bleu – tandis qu’au début du siècle était apparue en Europe la fièvre jaune et que la tuberculose sera plus tard appelée, par contraste, la « peste blanche » – bref, il y a bien une histoire chromatique de nos peurs, dont la sémantique emprunte aux motifs littéraires du romantisme.
Et, encore, encore, encore
Et si cette pandémie grippale qui se déclara dès le mois de mars 1918 fut appelée espagnole, c’est parce qu’il n’y avait qu’en Espagne, pays neutre, que l’on déclarait les cas, comptait les morts et publiait les statistiques – on ne le faisait pas ailleurs, de peur de démoraliser les troupes au combat.
C’est peut-être le document le plus précis dont nous disposons sur la mortalité en 1248 et, d’une certaine manière, il ne nous dit rien d’autre que ceci: on meurt, on meurt en masse. Pourtant, il nous dit aussi autre chose: le fait que l’histoire est une connaissance par trace, qui se contente le plus souvent, comme sur une scène de crime, de relever des indices.
On aura peut-être remarqué qu’un mot, dans les pages qui brille par son absence : celui de « résilience ». Passant sans y penser d’un discours managérial au récit environnemental en faisant un crochet par la psychologie, la résilience désigne (et le plus souvent célèbre) la résistance au changement. C’est donc le mot de passe des idéologies de la conservation, un de ces mots sans les choses, pour parler comme Éric Chauvier, qui agit comme un « éteignoir ».
C’est toujours la même chose : on fait l’histoire de ce qui nous afflige pour tenter de s’en délivrer.
Ici en bref




Du côté des critiques : Télérama
Questions pratiques
Patrick Boucheron – Peste noire
#rlhiver26
Éditeur : Seuil – X : @EditionsduSeuil Instagram : @editionsduseuil – Facebook
Parution : 30 janvier 2026 – EAN : 9782021548396 – Lecture en février 2026

A lire a la suite du livre Admirations que je viens de terminer avec un chapitre consacré a Yersin
Je n’ai pas lu Admirations ! En tout cas, celui-ci est un puits de connaissances sur le sujet 😆
Je plussoie ! Un essai très intéressant sur un sujet anxiogène et historique qui nous ramène à la pandémie (qu’on ne peut oublier puisqu’on l’a vécue).
La peste fut autrement mortelle car la médecine balbutiait et les communications étaient plus difficiles.
Je pense que nous ne sommes pas à l’abri d’un autre genre (voulu ou involontaire).
Merci d’avoir evoqué ce sujet important pour notre civilisation.
C’est un livre important qui rend compte des recherches multiples sur ce sujet ! Et, non, dans ce monde qui va » follement » on n’est à l’abri de rien !
Bonjour Matatoune, j’aime bien cet extrait sur la résilience, de même que ta présentation de ce livre. Mais le sujet est assez anxiogène, c’est courageux de se lancer dans un tel livre. Merci 🙏 Bonne journée 🌞🌱🌷🍀📚🤩
Son étude est vraiment intéressante et surtout, je suis tellement admirative devant tant d’érudition et de simplicité ! Bon week-end 🌟🙏
Merci Matatoune pour cette chronique. Je ferais certainement mieux de lire cet essai de Patrick Boucheron que de m’enfiler certaines daubes sans intérêt. Je note ce titre pour l’acheter car je pense qu’il me faudra du temps pour assimiler ce pavé. Bravo à toi de l’avoir lu en si peu de temps !
Ce fut une lecture extrêmement intéressante abordant toutes les recherches sur le sujet, les discutant et les mettant en perspective pour une meilleure connaissance de notre monde. Merci bcp d’être passée ici et très bonne lecture.
merci pour ce descriptif intéressant. je ne me lancerai pas dans une lecture aussi ardue mais je comprends complètement le plaisir qu’elle vous a procurée.
C’est extrêmement gentil. Je vous remercie 🙏🌟
Bonjour Matatoune. Cet essai m’apprendrait certainement beaucoup de choses mais il ne me tente pas. Les sujets dinquiétude csont déjà très nombreux. Bonne journée
oui certes mais dans notre société, beaucoup de choses affluent, sans filtre, que nous n’arrivons pas à mettre à distance. Je suis frappée par tous les faits-divers qu’on nous déverse comme si ça concernait notre voisin …De quoi, être complètement aveuglé (e)..
Bon week-end à toi 🌟