
Au moment de la parution de cette chronique, Mon vrai nom est Élisabeth d’Adèle Yon est un vrai succès littéraire. Paru en février 2025, il a déjà reçu des prix prestigieux. Analyser ce phénomène littéraire me semble opportun.
Le format répond a une tendance du moment. En effet, le roman autobiographique actuel s’étaye souvent de l’analyse d’une notion, qui en fait un objet hybrique, comme un roman-essai.
En trois parties, Mon vrai nom est Élisabeth rassemble trois formes littéraires parfaitement séparées. Un roman autobiographique puis un essai sur les soins apportés aux personnes internées, la lobotomie et les électrochocs notamment, et après, le recueil du témoignage de deux soignants de la structure psychiatrique, fréquentée par son arrière-grand-mère.
Le concept de « double fantôme »
Chercheuse en étude cinématographique, Adèle Yon procède sur son histoire familiale et sa filiation en enquêtant sur son arrière-grand-mère, comme un sujet d’étude, sauf que celui-ci construit pleinement son identité.
Betsi est un le prénom enfantin qui catalogue cette femme toute sa vie, comme malade, folle, schizophrène et dont la vie s’entoure du mystère du non-dit ! Son traitement correspond à dix-sept ans d’internement, de 1950 à 1967, des électrochocs et une lobotomie. Son héritage s’impose à une jeune femme de chaque génération, comme un fantôme monstrueux avec la peur d’être folle, au moment où elle devient femme.
Adèle Yon étudie cette femme idéale à laquelle la conception rigide du patriarcat force à ressembler. Sa théorie s’inspire du film Rebecca d’Alfred Hitchcock. C’est au moment d’une période de fragilité (la séparation avec son conjoint et la recherche d’un sujet pour d’une thèse) que la chercheuse ouvre son enquête, recueillant les témoignages, ouvrant les albums photos, lisant les correspondances.
Roman – Essai- Témoignage
Le retentissement de la maladie mentale cachée sur les descendants est ici parfaitement illustré. Ce sont les mots, oraux et écrits, d’Adèle Yon qui libèrent l’amplitude de leur reproduction de génération en génération. Elle illustre un des principes de la psychogénéalogie qui étudie les effets de la répétition générationnelle.
Évidemment, la seconde partie sur les soins apportés dans les années 50 aux malades mentaux, est précieuse. Même si je dois avouer qu’elle m’a beaucoup moins passionnée. De même, pour la troisième partie, avec le témoignage des deux soignants.
En conclusion, captivée par la lecture de cette enquête autobiographique, le livre Mon vrai nom est Élisabeth d’Adèle Yon est une brillante étude fictionnelle sur la masculinité patriarcale nocive et la catégorisation des aliénées des années 50, ainsi que le traitement psychiatrique particulièrement invasif et handicapant pratiqué à l’époque.
La maladie mentale reste un des très grands chantiers à investiguer où retentit la sociologie, l’histoire avec la psychiatrie… Adèle Yon l’illustre magnifiquement !
Puis quelques extraits

Ce que je veux savoir, moi, c’est si mon arrière grand mère était schizophrène comme on dit. Ce que je veux savoir, moi, c’est s’il y a un risque, pour moi et toute ma descendance jusqu’au siècle des siècles.
Si je dois apprendre quelque chose, je l’apprendrai parti tes yeux et par ta bouche.
À vingt-cinq ans, on a toutes posé des questions sur Betsy. Cet âge- là, c’est une période où l’on se construit. On a besoin de comprendre d’où l’on vient. D’une filiation.
Ainsi s’achève l’apprentissage de la narratrice : face à Rebecca, une figure instable, charmeuse, menteuse, indépendante, potentiellement criminelle émerge le modèle de féminité douce et solide, faisant en conscience le choix de la dépendance affecive et financière. La nouvelle Mrs de Winter a triomphé du fantôme. Elle est prête à devenir une épouse fidèle et une bonne mère.
Maman, c’était un non sujet.
Et encore,
Il me faut ce visage physique figé sur un fond vert, La radicale visibilité de tout ce qu’il ne dit pas, pour que la peur se mue en curiosité et la fascination en enquête. Je suis tombée sur ces deux yeux qui me fixaient depuis la mort.
Chez nous, il y a un tempérament fragile. Il faut faire attention. Qu’il n’y ait pas trop de grosses secousses…Il faut des vies…
Au départ, le double fantôme sert surtout à diaboliser un certain modèle de féminité dans un contexte de forts bouleversements sociaux où la femme se met à travailler, gagne en autonomie financière et en désir d’indépendance. Il apparaît comme le symptôme d’une masculinité inquiète, soucieuse de conserver la répartition traditionnelle des rôles en intervenant directement sur les imaginaires féminins.
Ici en bref




Du côté des critiques : Télérama
Du côté des blogs : Au fil des livres
Questions pratiques

Adèle Yon – Mon vrai nom est Elisabeth
Prix Régine Déforges 2025 – Grand Prix 2025 des lectrices de Elle, catégorie non-fiction – Prix essai 2025 France télévision
Instagram : @adeleloupage
Éditeur : Editions du sous-sol – X : @ed_sous_sol – Instagram : @ed_sous_sol –Facebook
Parution : 6 février 2025 – EAN : 9782364689572 – Lecture : Juin 2025

ce roman, qui n’en est pas un, puisque rien n’est romancé dans ce récit, est tout à fait brillant. Je partage ton avis sur le côté un peu longuet des développements sur les lobotomies. Néanmoins c’est utile pour le récit, de rappeler ce contexte, sans doute.
Je partage globalement ton avis, le livre vaut la peine d’être lu, ne serait ce que pour rappeler les conditions d’internement dans les années 50.
Oui c’est étonnant ! Merci pour ton retour ici . Bon week-end 🌾
Bonjour Matatoune. Je ne sais pas si je le lirai, car les trois parties me semblent d’un intérêt inégal. Bon dimanche
Mais, c’est à la fois ce qui fait son charme !
Bonne semaine 🍒📚
Une lecture que je n’ai pas apprécié à cause de son côté fourre-tout.
Comme d’habitude, tu résumes d’une formule bien trouvée, l’impression que donne ce livre ! Et, pourtant, avec ses nombreux prix attribués, il rassemble une communauté qui y trouve matière à émotion et à avoir du plaisir !
Alors, me vient une question à la Augustin Trappenard ( de la Grande Librairie) :
Qu’est-ce que ça dit de notre époque ce succès ?
🤣
Un grand succès que je lirai peut-être si j’en ai l’occasion.
Bonne semaine
Son enquête m’a passionnée, car la généalogie est une vraie passion pour moi. Jaime comprendre les retentissements du passé sur notre présent !
Bonne continuation ! 🥵
Je suis ravie du succès rencontré par ce récit, dont j’ai aimé la forme comme le fond, sans réserves pour ma part.
Merci bcp pour ton avis !
Déjà dans ma wish list, ton avis confirme très nettement mon intérêt pour ce livre qui semble éloigné de mes lectures.
C’est vrai ! Ce roman est loin de tes lectures favorites. Je t’admire de t’ouvrir ainsi à d’autres genres !
Je l’ai déjà vu passer plusieurs fois. Je l’ai inscrit sur ma liste d’envies, mais je ne sais pas si je le lirai…
Envie, c’est déjà bien ! J’attends le retour, peut-être 😉
Et il est difficile non?
Non, la partie essai est très fouillée. Le témoignage des deux soignants edt glaçant 😉 et son enquête filiale est passionnante . On comprend son succès ! C’est un meeting pot littéraire 😄
Content que tu n’es pas à 100% pour ce livre hybride qui vaut bien la peine d’être lu mais qui est trop inégale.
Ce melting pot littéraire est trop séparée pour m’avoir complètement embarquée. J’avais aimé le premier d’Anthony Passeron et l’histoire filiale de son oncle qui s’enchevrétrait avec celle du sida. Cette façon était plus vivante pour le lecteur( rice), que ces parties accolées, me semble-t-il !
Néanmoins son écriture et son travail de recherche sont à relever !