Gaël Faye – Jacaranda – #RL2024

Rentrée littéraire 2024

Exploration très réussie SuR LE post-génocide Rwandais

Prix Livres Hebdo des libraires 2024 Littérature française Prix Renaudot 2024

vagabondageautourdesoi.com - Gaël Faye -

Gaël Faye revient à la littérature avec son roman Jacaranda pour décrire les conséquences du génocide Rwandais sur les populations. À l’occasion de cette année de commémoration, Jacaranda est un roman indispensable pour comprendre les retentissements d’une guerre, et encore plus si elle est civile, sur un peuple et ses descendants en reprenant l’histoire d’un pays grâce aux quatre générations qu’il convoque.

Brins d’histoire

Jacaranda est l’arbre à l’inflorescence d’un mauve merveilleux, mais pour Stella, née bien après le génocide, c’est l’arbre des disparus. Il bruisse de milles voix qui, quelque temps plus tard, deviendront essentielles pour elle.

Le narrateur, Milan, est fils unique. Il redouble sa sixième par manque de travail manifeste. Issu d’un couple dit mixte, il ne s’est jamais vraiment posé la question des origines, côté maternel. À aucun moment, la famille aborde leurs origines, même les informations télévisées rapportent des situations dramatiques !

À l’été 1984, ils partent rejoindre ses grands-parents paternels sur l’île d’Oléron. À leur retour, Claude, un garçon de là-bas débarque chez Milan. Sa mère explique que c’est un neveu qui a besoin de soin. L’enfant essaye de l’apprivoiser, lui, le mutique blessé.

Puis, Claude repart sans explication. Le lecteur comprend plus loin qu’aucune parole ne peut se prononcer. Lorsqu’à 16 ans, sa mère lui propose de l’accompagner dans son premier voyage de retour au pays, il accepte. En revoyant Claude, il découvre une grand-mère, une tante et une cousine, petit bébé aux yeux verts étranges, la petite Stella. Sa mère le laissera encore seul pendant des jours et reviendra encore sans explication.

Analyse

De cette absence de mots, Gaël Faye va faire le moteur de son personnage principal, Milan, afin d’essayer de meubler ce silence. Il lui faudra du temps, le lecteur le retrouve à plusieurs périodes, pour appréhender la complexité de cet héritage mortuaire.

Gaël Faye choisit de laisser des petits cailloux sur le chemin de l’histoire du Rwanda pour découvrir le passé du pays d’origine de sa mère qui deviendra, au fil des pages, le sien.

Avec Claude, ancien muet devenu son véritable frère, se tient Sartre, aux yeux louches mais passionné par la littérature. Ensuite, se présente la tante Eusébie, impliquée dans la réconciliation des mémoires, et bien sûr Stella, gardienne de la voix de Rosalie, son arrière-grand-mère, que Milan suit sur le chemin de l’histoire familiale. Rosalie, morte à plus de cent ans est la métaphore trouvée par Gaël Faye pour raconter l’histoire du Rwanda. Stella elle, est « l’enfant de l’après fin du monde, la lueur dans la nuit, la promesse d’un soleil nouveau », même si celle-ci est dure à porter.

Gaël Faye documente aussi cette relation impossible entre l’enfant né de celui ou celle qui choisit l’exil. « Toujours ce mur de dureté et l’impossibilité de se parler sans conflit ». C’est ce que vit le fils avec sa mère. Évidemment, ce qu’il découvrira bien après, ouvrira une plaie qu’il aura du mal à refermer.

En conclusion

Jacaranda est un roman exceptionnel. Il illustre plutôt qu’expliquer. La reconstruction d’un pays est à ce prix : faire émerger les émotions pour qu’après elles puissent être dépassées.

Seulement, les souffrances des générations d’après sont des béances qu’il fallait documenter. Gaël Faye le fait d’une magistrale façon, permettant à son roman d’être lu avec plusieurs strates : la reconstruction d’un jeune avec ses deux cultures jusqu’à la renaissance pour qu’un pays puisse se relever.

Trente ans ont passé après ce trimestre de massacres, du 7 avril au mois de juillet 1994. En fait c’est la suite logique d’une politique raciale, introduite par la domination colonialiste du début du XXè siècle. Le spectre des 800 000 à 1 million de Tutsis morts hante chaque page de ce roman, presque un quart de la population Tutsi.

Les survivants ont un tel devoir de vie, coûte que coûte, qu’ils développent des comportements difficilement compréhensibles par leurs enfants. Là, est le départ de leurs quêtes pour faire reconnaître leur propre volonté, forcément différente de celle des aînés blessés, magnifiquement mis en scène par Gaël Faye.

Tel un historien, Gaël Faye documente les mayibobo, gamins des rues orphelins constituant la » République des enfants sauvages ». Mais, aussi, il donne vie à la particularité des tribunaux gacaca, tribunaux populaires et communautaires qui avec leurs quarante-cinq millions d’archives documentent l’effort populaire de reconstruction.

Le TPIR, Tribunal pénal international pour le Rwanda, constitué par l’ONU fin 1994, est aussi mis en situation. Étant le lieu de reconnaissance des faits, il est indispensable pour qualifier la cruauté, mais aussi pour dénoncer les violences sexuelles comme armes de guerre.

Cette fresque est écrite comme une réponse, un devoir de mémoire en fait, mais aussi un combat contre les spectres que le passé laisse aux survivants et leurs descendants. Un événement littéraire !

Remerciements

à #NetGalleyFrance et @editionsgrasset

Puis quelques extraits

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L’hôpital est un bateau de nuit qui recueille l’humanité du fond du gouffre, les grands brûlés de l’effort de reconstruction, les éreintés des pressions familiales, les épuisés des conventions sociales, les déserteurs de la grande comédie humaine. Mais il abrite surtout ces ombres engourdies qui s’excusent d’être encore, ces âmes errantes qui vivent dans des contrées sans lumières, coquilles humaines pleines de tourments et de cauchemars impossibles à guérir.

« Quand le mensonge fait surface, la confiance coule. »

On fait des stocks de fêtes, au cas où. On rafistole nos foutues jeunesses gaspillées !

Alors, une autre nuit de fête et d’alcool leur permettait d’oublier quelques instants cette charge, tout comme la génération d’avant buvait pour oublier les années d’exil, les humiliations, l’odeur de la mort et des charniers.

Ce pays me troublait, m’effrayait, me répugnait. Partout, il y avait ses visages banals, ces gens normaux, ces hommes et ces femmes ordinaires capables d’atrocité inimaginables et qui étaient parmi nous, autour de nous, avec nous, vivants comme si rien de tout cela n’avait jamais existé. Et sous la terre que nous foulions tous les jours, dans les champs, dans les forêts, les lacs, les fleuves, les rivières, dans les églises, les écoles, les hôpitaux, des maisons et les latrines, les corps des victimes ne reposaient pas en paix. J’avais envie de m’enfuir, de quitter cette terre de mort et de désolation.

Et encore,

En 1957, parus le Manifeste des Bahutu, un document qui désignait les Tutsii comme des envahisseurs et des exploiteurs. Avec ce texte, le poison de la division et de l’ethnisme habilement distillé par les colons belges et l’Eglise devint la prison mentale dans laquelle la grande majorité des Rwandais se laissèrent enfermer et dont ils ne sortiraient plus.

Avant de s’éteindre paisiblement sur la terre de ses ancêtres, elle m’aura enseigné que l’on ne peut comprendre qui on est si l’on ne sait pas d’où l’on vient.

Le génocide nous a déjà enlevé nos familles, pas question que l’on nous vole aussi la mémoire des lieux.

Ce qui nous tuait étaient des gens que l’on connaissait, nos voisins, nos amis, nos collègues, nos élus.

Ainsi, ils décrétèrent que ceux qui étaient grands et minces étaient des Tutsi et ceux qui étaient petits et trapus étaient des Hutu. Que les Tutsi étaient fourbes et raffinés et les Hutu timides et paresseux. Lorsque la carte d’identité ethnique fut introduite et rendue obligatoire pour chaque rang, le roi Musinga s’y opposa, Tout comme il refusait depuis toujours de se convertir au catholicisme. L’administration belge et les missionnaires décidèrent donc de le destituer et de l’exiler au Congo belge.

J’avais connu les mêmes douleurs à son âge, ce mal au bide à force de ravaler sa colère, sa frustration, son chagrin, à force de déglutir toutes ses phrases que l’on voudrait hurler à la face du monde.

L’indicible n’est pas la violence du génocide, c’est la force des survivants à poursuivre leur existence malgré tout.

Ici en bref

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Incipit
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Un extrait
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Puis le dernier

Questions pratiques

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Gaël Faye – Jacaranda

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Éditeur : Grasset

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Parution : 14 août 2024

EAN : 9782021562699

Lecture : Juillet 2024

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26 commentaires

    • Complètement, et puis Gaël Faye à vraiment bcp de talent dans tous les domaines de la création.

    • Un roman très attachant, parfaitement construit et indispensable pour comprendre la difficulté des survivants. Bon week-end 😉

    • Ce sera forcément le roman de cette rentrée littéraire surtout qu’on est en pleine commémoration. Mais au-delà, Gaël Faye interroge sur le devenir des survivants pour leurs reconstructions… Un foisonnement de niveau de strates de réflexion !

    • Alors, j’attends avec impatience le retour. Poignant oui, car il sait nous embarquer dans des situations dont les personnages nous semblent si proches et vivants ! J’attends avec hâte votre avis ! Merci 😉

    • Franchement, ce « roman » récit devrait être l’événement de cette rentrée. Encore une fois, Gaël Faye étonne par la maturité de son écriture. De plus, le sujet est vibrant d’actualité.

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