Eric Vuillard – Une sortie h…

Eric Vuillard – Une sortie honorable

vagabondageautourdesoi.com - Eric Vuillard - Eric Vuillard confronte le colonialiste européen à l’émancipation des minorités à travers son récit, Une sortie honorable, qui relate les derniers moments de la guerre d’Indochine alors qu’il faudrait la nommer la guerre d’indépendance de l’Indochine.

Plus longue guerre moderne, les manuels d’histoire en parlent pourtant peu. Du coup, le silence refoulé réveille les convictions les plus extrêmes qui sont de nouveau rendues audibles. Car, dans Une sortie honorable, Eric Vuillard raconte la sortie de ce conflit en le commençant par un extrait d’un rapport d’un nouvel  inspecteur du travail nommé en Indochine qui décrit la délation faite autour des « barres de justice » dans une plantation Michelin.

De l’emprisonnement abusif, de la contention excessive, des sévices corporels devenus habituels, en quelques lignes, Eric Vuillard pointe le contraste entre la réalité quotidienne des « coolies » et les tenants de l’autorité incarnée par les colons français. Son point de vue est posé. Il écrit non pas pour regretter un empire colonial idéalisé mais du côté du peuple opprimé !

A partir de la défaite de Cao Bang, le récit se poursuit à l’Assemblée Nationale où, d’emblée, les rivalités de pouvoir vont court-circuiter les quelques voix qui prônent la nécessaire négociation avec le peuple Viêt-minth.

Eric Vuillard décortique alors le discours de Mendès France du 19 octobre 1950 en le replaçant dans le contexte de l’époque. De plus, les réactions des intervenants suivants, comme Maurice Violette et Édouard Michelet, sont analysées au regard de la personnalité de l’orateur et de son image dans le paysage politique français.

Des faits détaillés sont ainsi mis en lumière qui dévoilent les intérêts et les rivalités qui vont s’opérer pour arriver à la bataille de Dien Bien Phu puis à l’indépendance alors acceptée, en passant par la tournée américaine du Général De Lattre de Tassigny et l’introduction du pouvoir des banquiers.

Une sortie honorable analyse à partir du conflit en Indochine les relations de pouvoir à l’œuvre, mais en la racontant, en introduisant de la fiction sur des détails. Le regard d’Eric Vuilard aiguisé par son parcours d’historien vient les humaniser avec ses mots, souvent drôles, même sarcastiques, et décalés, mais toujours interrogeant la réalité du passé.

En faisant parler les archives, Eric Vuilard bâtit son récit comme un film. Les photos choisies s’animent. Les pensées des protagonistes se dévoilent. Son attention éclaire une carrière, remet en perspective l’événement ou une personnalité. Il regarde d’une autre façon, d’un autre plan, contourne et refait le point sur la situation. Passionnante est cette lecture du petit menu de l’Histoire, extrêmement documentée.

Le titre Une sortie honorable est un leitmotiv répété par le gouvernement français mais c’est aussi un pied de nez de l’écrivain aux parlementaires, généraux et décideurs de l’ombre y compris le gouvernement américain. Le conflit, comme le rappelle la note en dernière page, a fait en totalité dix fois plus de morts côté vietnamiens, soit autant de Français et d’Allemands pendant la seconde guerre mondiale !

L’histoire peut aider à comprendre le présent. Alors, Une sortie honorable de Eric Vuillard est à découvrir. Ne pas s’en priver !

Puis quelques extraits

cite-56a4b9b45f9b58b7d0d8877b

 » Un homme de l’intelligence d’un travailleur moyen pour être dressé au travail le plus délicat et le plus difficile s’il se répète suffisamment, et sa mentalité inférieure le rend plus apte que l’ouvrier spécialisé à subir la monotonie de la répétition.  » Frederick W. Taylor Les Principes du management scientifique.

Il était midi quinze, le président reboutonna sa veste, comme les hommes d’affaires et les politiciens sont accoutumés à le faire par une sorte de réflexe conditionné. Les ouvriers, les employés des postes, les cheminots, les grutiers ne reboutonnent jamais leur veste, ils foutent les mains dans leurs poches, sur leurs hanches et laissent les ailes de leurs tabliers couvrir leurs coudes. Mais les hommes d’affaires et les politiciens ont depuis toujours un problème de bombe- ment, de gidouille. L’ âge en est en partie responsable, mais le salaire et les pourliches, les gracieusetés, sont la principale cause de la difformité.

Et lorsque quelqu’un dit la vérité, c’est-à-dire tâtonne dans l’obscur, cela se sent.

Notre vaisselle, la qualité de nos cou verts, nos ronds de serviettes et nos bacs à glaçons témoignent de nous-mêmes aussi bien que nos opinions. Nous sommes les choses que nous possédons. Et ce grand fait de posséder nous emporte loin, très loin.

C’est pourquoi, quand Edmond Michelet évoque Vichy en le désignant, au beau milieu de l’Assemblée, tranquillement, sûr de son droit et peut-être de son effet, apparentant insidieusement sa position politique au régime de Pétain, il ose un parallèle déplacé, indécent, il rapproche Mendès de ceux qui ont cherché à le taire mourir.

La République se tient sagement dans sa niche de marbre.

Et, encore

On étale la vie privée, et puis on la remballe comme un morceau de fromage.

A ce moment, la porte baille, on aperçoit le racisme ordinaire de l’armée, et l’on repense alors à cette petite note écrite trois ans plus tôt, après un exposé de son vieux camarade, le général Valluy, dans laquelle de Lattre écrit :  » Il y a le problème indochinois – (laotien) ( cambodgien) …faible, très différent des petits singes que sont les Annamites.

Ainsi, la guerre, et sa litanie de violences, durait depuis le tout début de notre conquête tant les peuples s’accoutument mal d’être assujettis.

Un commandant en chef est à mélange d’honneur mal placé, de petits chagrins, de grandes fiertés, comme nous tous au fond, mais tout cela fichu dans un uniforme, et repétri, dissimulé, foutu de valeurs surannées dans on a du mal à savoir aujourd’hui ce qu’elle pouvait être.

Ça n’est pas une tribu de nègres, ça n’est pas un groupe de coolies attachés avec du fil de fer, ce ne sont pas les pauvres saboteurs de voies ferrées dont on lui a parlé, ce n’est pas un simple jeune homme tenant un browning, non, c’est un immense fantôme qui se rue sur eux. C’est l’année nationale populaire.

D’un côté, les partisans d’un cessez-le-feu immédiat, de l’autre ceux d’un cessez-le-feu négocié. C’est l’affaire Dreyfus des nigauds, le Panama des crétins.

Ici en bref

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

vagabondageautourdesoi.com - Eric Vuillard -
Premier extrait
vagabondageautourdesoi.com - Eric Vuillard -
Puis un second
vagabondageautourdesoi.com - Eric Vuillard -
Puis le dernier

Du côté des critiques

Le Monde

D’autres blog en parlent

Librairie Diderot – De quoi lireAu vents des motsNos esperluettes

Questions pratiques

Eric Vuillard – Une sortie honorable

Éditeur : Actes Sud 

Twitter : @ActesSud –  Instagram: @actessud

Facebook

Parution : 5 janvier 2022

EAN : 9782330159665

Lecture : Avril 2022

Littérature contemporaine

Auteurs commençant par U. V. W. X . Y. Z.

Chroniques littéraires

11 commentaires

  1. Ce livre a l’air passionnant, je le note. Je connais très peu cette guerre alors que j’ai lu plusieurs choses sur celle d’Algérie. Merci pour ce rappel. Et c’est vrai que le mal peut être partout, même dans des projets qui partaient sur une bonne intention. Bon dimanche

  2. Ce doit être intéressant mais la guerre encore fussent pour une indépendance pas envie, pour le moment, bon weekend a toi. Bisous

    • Oui c’est vrai ! Néanmoins en interrogent l’histoire, ça aide à comprendre le présent 🙂 Bonne continuation

  3. Mon père et mon grand-père ont fait la guerre d’Indochine et ce n’étaient pas des horribles fachos petainistes. D’ailleurs ils obeissaient aux ordres de l’état français, au gouvernement. Quant aux Viet Minh ce n’étaient clairement pas des gentils petits saints mais des communistes partisans de la dictature la plus sanglante et la plus répressive et il n’y a qu’à voir ensuite le régime des Khmers rouges avec les millions de cambodgiens massacrés horriblement et les exactions diverses. À notre époque on aime bien dire que le Mal absolu est d’un côté et le Bien absolu de l’autre côté mais la vérité n’est pas si simple et caricaturale.

    • Bien sûr que ceux qui ont dû combattre en Indochine n’étaient pas que des « horribles fachos petainistes ». Seulement, cela ne nous empêche pas d’interroger l’ histoire comme le fait ici Éric Vuillard et de regarder en face les motivations réelles des gouverments successifs et notamment celui de la 4 ème République. Il nous donne des éléments d’analyse qu’on peut aisément, et il le faut, bien évidemment, vérifiées par des recherches personnelles et notamment sur Internet, ce que l’historien écrivain met en lumière. De tous côtés, toute guerre produit des exactions horribles. Et Pol Pot des Kmers rouges est arrivé au pouvoir en 1975, après une dictature, pour instaurer un régime d’épuration ethnique. Et c’est vrai tu as raison le Mal Absolu peut se trouver de tous côtés à partir du moment où il privilégie un type d’individus sur un autre. Et justement ce genre d’enquêtes historiques, fouillées et argumentées est à découvrir pour comprendre la complexité du monde. 😉

Un petit mot ...

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.