Comment conduire un pays à sa perte- Ece Temelkuran

Dans son nouvel essai « Comment conduire un pays à sa perte – Du populisme à la dictature » paru chez Stock en avril 2019, Ece Temelkuran  détaille en sept étapes le processus utilisé par le populisme de droite pour tuer la démocratie . 

Au soir vagabondageautourdesoi.com du 15 juillet 2016, en Turquie, Ece Temelkuran sait que son pays, la Turquie, vient de sombrer dans la dictature. Alors, telle une Cassandre des temps modernes, elle se demande « Et, moi que puis-je  faire ? ». 

Du coup, depuis deux ans, de son exil volontaire en Croatie, elle dissèque, analyse, relève les parallèles entre les événements internationaux et l’arrivée de la dictature en Turquie. Appelée pour parler de son engagement et de ses livres, elle témoigne pour que chacun trouve moyen de combattre l’implacable processus.

Car, ce sont les mêmes  mécanismes qui sont à l’œuvre : créer un mouvement, dire qu’on parle au nom du « vrai peuple », établir une relation directe avec celui-ci, n’avoir honte de rien, dévaloriser les institutions politiques et judiciaires, définir ce qu’est un vrai citoyen et construire sa dictature. Et, lorsque le rire parait, seule réponse à autant d’horreurs, Ece Temelkuran nous dit qu’ils ont alors gagné ! Ça vous rappelle quelqu’un ? Moi, j’en vois plusieurs …

C’est une lecture nécessaire et un livre important tant la réalité qu’elle décrit nous concerne tous, en tant qu’européens et aussi en tant que citoyens du monde, car son crédo est de dire qu’aucun pays n’est immunisé contre ces dérives autoritaires. Les inégalités néolibérales produisent des ressentis qui, s’ils ne sont pas réellement entendus (et on voit comment en France, la crise des Gilets Jaunes a été gérée…), produiront des citoyens otages d’un mouvement populiste, d’un homme(ou une femme), qui promet de redonner leur fierté.  Ece Temelkuran rappelle comme un antidote qu’il faut dire à chacun qu’il est important et qu’il n’a besoin de personne pour lui rappeler sa dignité. En donnant les clefs du schéma de la montée du populisme, Ece Temelkuran donne les moyens  de le combattre et de ne pas se laisser faire! 

Je vous rassure le ton de ce livre ne ressemble en rien à une thèse: l’auteure en racontant ses souvenirs les entremêlent avec l’actualité mondiale. Du coup, c’est mi- autobiographique, mi- enquête journalistique, mais toujours très pertinent et écrit de façon vivante.

Je remercie très sincèrement Babelio et les Éditions Stock de m’avoir soumis ce livre. Les nombreuses citations doivent permettre à ceux qui les découvriront de comprendre les sept étapes relevées par l’auteur pour aller du populisme vers la dictature.

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Pour n’importe quel pays faisant l’expérience de la montée du populisme, c’est un lieu commun de décrire le chef populiste comme un enfant.

Scruter leur enfance à la recherche des traumas qui doivent avoir fait d’eux des adultes aussi impitoyables et, ce faisant, déformer la réalité politique à l’aide d’une compassion d’ordre médicale que le leader populiste n’a en aucun cas demandée est un autre leurre auquel on recours leurs opposants pour échapper à une réelle angoisse politique.

Cependant, à travers différents exemples partout dans le monde, on dirait que cette agressivité ostentatoire est en fait nécessaire pour établir une relation directe entre le dirigeant et les masses. En outre, il ne s’agit absolument pas d’un rejet des médias, mais plutôt d’un moyen de les circonvenir et de les utiliser.

Un homme que l’on ne peut pas raisonner est un homme qui fait peur. Albert Camus dans  » Ni victimes ni bourreau »

(Comment les populistes de droite recrutent des intellectuels de gauche) Les représentants du mouvement, qui forment une sorte de département des ressources humaines, demandent à vous rencontrer, vous vous asseyez à une table avec eux,ils parlent le langage des mafieux de troisième ordre, vous acceptez le deal, et votre vie devient soudain prospère – sinon, vous vous retrouvez à devoir expliquer aux gens que vous n’êtes pas une esclave sexuelle dans un palais saoudien, mais que vous êtes Place Tahrir pour couvrir les manifestations.

Toutefois pour les autres femmes, c’est-à-dire nous qui n’avons pas d’amis aussi séduisants ou qui sommes confrontées à un dirigeant populiste qui sait qu’il est préférable de commencer le processus de discrimination en ciblant les personnalités les plus faibles, c’est comme si nous participions à une partie d’escrime avec des fantômes.

Tandis que la presse et les voix d’opposition sont circonvenues par un bombardement de nouveaux concepts de la part des faiseurs d’opinion populistes, ces nouveaux concepts, selon le principe de ruissellement, ont des retombées sur les armées de trolls et deviennent simplifiés, multipliés et utilisés comme munitions afin de coloniser la sphère de communication politique. Peu de temps après, le chaos médiatique s’impose et change la manière dont parlent les intellectuels, les transformant en combattants sémantiques de rue.

 » N’êtes vous pas capable d’avoir encore un peu de tenue?  » (…) le sénateur McCarthy avait lancé une attaque contre un jeune homme employé au cabinet de Welch à Boston, Welch avait répondu avec cette phrase inoubliable. (…) Nous avons finalement perdu ce qu’Albert Camus appelait  » cette éternelle confiance en l’homme, qui lui a toujours fait croire qu’on pouvait tirer d’un autre homme des réactions humaines en lui parlant le langage de l’humanité » . Il n’est donc pas étonnant que de plus en plus de gens cèdent au même épuisement que celui de l’enfant qui veut juste arriver au bout du conte de fées qu’on lui raconte et aller se coucher.

Il en résulte que les journalistes n’ont pas été capables de s’éviter de devenir les boucs émissaires des dirigeants populistes de droite chaque fois que ces dirigeants ont eu besoin de prouver qu’ils étaient en lien direct avec le « vrai peuple » .

C’est de ce mécanisme – ce mouvement perpétuel des actes scandaleux et de la perplexité qu’ils suscitent- pris dans un cercle vicieux que s’emparent les chefs populistes de droite comme moyen pour déstabiliser la vie politique et sociale.

En matière d’utilisation d’actes odieux et de réaction perplexe pour détourner l’attention de la société et déstabiliser le débat politique, les droits des femmes ont toujours été un terrain fertile .

Elles ( les taties laïques inquiètes) auraient aussi pu tenir une longue conférence sur le nouveau type de croisade menée par la droite qui réduit la démocratie à un bulletin de vote, et expliquer comment on assujettit les choix politiques à la peur de la faim, du chômage et, pour finir, à l’insécurité sociale. Quand la démocratie se réduit a rien de plus qu’une modalité de scrutin, alors le destin d’un pays devient tributaire de l’existence politique de son unique dirigeant.

Chaque régime politique, sans exception, commence par fabriquer son citoyen idéal en maquillant ses femmes.

Il faut une génération entière pour fabriquer un nouvel homme, mais refaçonner les femmes, du moins le croient-ils, se fait du jour au lendemain.

Ce n’est donc pas un hasard si, dans chaque pays qui fait l’expérience de la montée du populisme de droite, les femmes sont les premières et les plus virulentes à réagir.

…tant que vous faites l’éloge d’Erdogan ( il a très bon cœur, dit-elle), la Turquie est un endroit formidable pour une femme.

Tandis qu’Erdogan et sa clique facilitent la vie des  » filles qui sont leur genre » , il devient de plus en plus difficile pour les autres de survivre.

… quel degré d’antipathie est normal et légitime dans un système néolibéral où le gagnant récupère tout et, (…) paraît ne ressentir aucune honte face à la répartition injuste de…eh bien, presque tout, justice comprise.

Puisque les êtres humains sont obligés de vivre dans un état de légère antipathie- un degré acceptable d’antipathie qui est essentiel au système néolibéral- ils ont sans cesse terriblement besoin d’une cause, d’un point de triangulation qu’ils peuvent utiliser pour se positionner en termes de bons et de mauvais.

Ce qui change actuellement la donne est que, avec ces nouveaux mouvements populistes de droite, il n’y a pas de soi-disant cause solide, noble, pas de manifeste écrit auxquels on devrait rester fidèle ni de discours idéologique, dont on pourrait même se servir comme prétexte ; rien que leur soif de pouvoir.

 » Espérer est un verbe fragile. Je préfère croire en la détermination, la détermination de créer de la beauté, de la beauté politique » …  » Et, donc d’où vient l’espoir ? » Ma réponse est toujours la même :  » Suivez les jeunes femmes. »

Notre erreur n’est pas de ne pas avoir fait ce que nous aurions dû faire, mais plutôt de ne pas avoir su que nous aurions dû le faire plus tôt.

Notre erreur n’est pas de ne pas avoir fait ce que nous aurions dû faire, mais plutôt de ne pas avoir su que nous aurions dû le faire plus tôt.

Quand il n’y a plus de « nous » pour défendre une réalité vécue en commun, « je » ne peut que se retirer sur l’île de l’imagination magique; un pays de conte de fées au-dessus duquel volent des oiseaux qui n’existent pas.

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

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Livres contre critiques

Comment conduire un pays à sa perte. Du populisme à la dictature – Ece Temelkuran

Édition Les essais Stock

Parution : 17 avril 2019

ISBN: 2234086485 

Lecture : Juillet 2019

 

 

 

 

12 commentaires

  1. Il faut rester en éveil avec la montée des dictatures dans le monde, et nous, femmes, premières victimes, devons faire attention à nous ! Merci pour ce partage instructif.

  2. Erdogan est très certainement l’homme le plus détestable sur terre, qui sous couvert d’être proche du peuple, parle à sa place et bafoue les libertés les plus élémentaires. J’ai une profonde admiration pour ceux qui s’élèvent contre le « Hitler Turc », car ils risquent leur vie. Je note ce livre salutaire. On pourrait parler du Venezuela, de la Corée du Nord, de la Chine, de la Russie, de la Pologne, de la Hongrie.. la liste est longue malheureusement.. Excellente soirée Matatoune 😊

    • Tout à fait raison, les petits dictateurs fleurissent en ce moment, malheureusement ! Aussi, soyons vigilants ! Merci très bonne fin de semaine, Frédéric !

  3. ça doit être intéressant au possible mais aurais-je le courage de le lire grosse question moi qui ne lis que pour me divertir et, m’endormir…Bisous je garde en mémoire

    • Ravie que cela puisse te convenir ! Voilà un tableau bien peu réaliste…lire que pour s’endormir, toi qui compose de si jolis poèmes ! Très bonne fin de semaine, Renée !

    • Je ne savais pas que la Suisse aussi et il faut aussi faire attention au jeune loup du mouvement Vox en Espagne … Restons vigilants ! Bonne fin de semaine !

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