
Encore pour ce roman, Colombe Schneck prend quelques brides de son histoire pour raconter celle d’un écrivain de renom, adulé d’une génération, pour déconstruire son image. À partir d’obsessions féminines, elle déconstruit l’image de la masculinité puissante que les décennies précédentes ont choisi de glorifier. C’est un regard assez pointu sur une Amérique qu’on pensait disparu. Mais, surtout, c’est la déconstruction savante d’un mythe littéraire.
Francine du Plessix qui vit dans le Connecticut est une journaliste réputée du New Yorker. Elle est née vers 1929, s’est bâtie un passé et un présent en surplomb de tous. Elle habite à côté d’un certain Philip Roth, l’écrivain le plus connu et reconnu de l’époque. Elle l’appelle devant les autres « mon cher ami » et l’adule en secret.
Lui, le Philip, préférerait qu’elle prenne son vrai nom Francine Berstein. Car, la mère de Francine s’appelait Tatiana Yakovleff et son amant était l’immense poète, Maïakovski. Seulement, c’est avec Alexandre Liberman que Tatiana rentre aux USA. Il reprend alors la direction artistique du magazine Vogue après la guerre. Francine est alors une fille oubliée, maltraitée, par ce couple incapable de l’éduquer avec affection.
Esther, fille au pair de 19 ans en juillet 1991, est en seconde année de linguistique et communication lorsqu’elle débarque chez Francine. Elle est placée au côté de Théodora, prénom aristocratique pour une fille même pas mignonne prétend sa mère, pour qu’elle perfectionne son français.
Récit d’une obsession
Plus de vingt ans plus tard, Esther veut percer le secret de cette attirance-répulsion que Francine éprouve pour Philip, sans jamais, semble-t-il, « consommer ». Ce qui incite Esther à écrire sur cette femme est la ressemblance qu’elle ressent entre sa mère et cette femme. Seulement, revenir sur le passé, c’est revivre un événement qui est resté traumatique, même s’il a été enfoui dans la mémoire. Colombe Schreck analyse finement cette obsession que ressent au moins deux femmes à des âges différents, Esther et Francine. De leurs passés viendront les réponses.
La réputation de Philip Roth n’est plus à faire. Obsédé par le sexe, il a toujours affiché son hypersexualité qu’il a décrit avec une jouissance de vrai satyre dans Portnoy et son complexe. Ce Philip, intime, prédateur et véritable bourreau domestique pour sa femme, comme décrit par l’écrivaine n’est absolument pas attirant.
Cette enquête romancée est une réelle réussite. Ce milieu intellectuel new-yorkais décrit comme effervescent, créatif et adulé devient sous la plume de Colombe Schneck, un marasme de perversité, de maltraitances féminines car d’une surpuissance masculine assez importante.
En conclusion,
On comprend ainsi pourquoi ce « plus grand écrivain américain » n’a jamais reçu le prix Nobel.
Son œuvre La Tâche, Colombe Shneck la met en perspective de sa relation avec Francine dont il raconte une multitude d’événements.
Colombe Shneck propose un travail d’éclairage et de compréhension particulièrement intéressant de la personnalité et de l’œuvre de Philip Roth. En analysant le récit des attirances-répulsions de femmes, la journaliste devenue écrivaine les relie avec leurs passés montrant ainsi, très subtilement, leurs ressorts. Un roman complexe, fouillé à la portée psychologique et littéraire indéniable. À découvrir !
Remerciements
Aux éditions Grasset et à #NetGalleyFrance
Puis quelques extraits

Un client, c’est un mystère à élucider, dont lui-même ne connaît pas la solution ; il faut déchiffrer le puzzle.
Cette supposition que l’on peut juger les autres sans se juger soi-même, sans modifier sa place sociale, financière, rester en surplomb, certain de sa position morale. Il l’a observé à table, quand elle recevait à dîner.
Comme si le chagrin avait besoin d’être réel pour exister.
Ce ne sont pas des instants qui se fermeront définitivement, mais qui, malheureusement ou heureusement elle ne peut pas le savoir à l’avance, détermineront ce qu’elle va devenir.
Lui est curieux d’un modèle peu connu, la Juive française, gênée, honteuse et coupable, ne parlant pas trop fort et trop vite, soucieuse de ne pas prendre trop de place, de ne pas se faire remarquer, peureuse, et silencieuse.
Et, encore,
Il aime bien les Juifs américains qui ne s’excusent pas en pétant, en jurant, en crachant, qui conduisent mal, insultant les autres conducteurs, prennent la meilleure
place de parking, doublent dans la queue, trichent, mentent, marchent la kippa sur la tête comme si c’était n’importe quel couvre-chef. Leur étoile en or, grosse, luisante, brillante de mille feux sur leur poitrine, la chemise ouverte, et sur le décolleté de leurs femmes, rebondissant sur leurs seins, comme s’ll n’y avait Ià rien d’anormal, comme sl on pouvait être juif et ne pas le cacher, être juif et arrogant, être juif et bruyant, crâneur, montrer l’argent, le dépenser, ne pas filer doux.
(…) Roth et Flaubert démontraient, dans leurs œuvres, une grande connaissance de l’âme humaine. Ce sens était dans leurs vies, fragile, disparate, fractionné. Peut-être que les grands romans sont supérieurs à leurs auteurs ?
(…) nos haines ne sont-elles pas ce que nous possédons de plus vrai, de plus poli, de moins contrôlable ? Seule dans la détestation, la comédie est absente.
Mais, qui n’a pas aimé un salaud sans pouvoir s’en défaire ?
Comment être un homme riche et âgé face à une jeune femme, pauvre ? Seulement en oubliant ce qui a été donné.
Et, encore, encore
Ma mère est restée toute sa vie une petite-fille traumatisée, bloquée dans son enfance, incapable d’être une mère
Un homme, Philip, et une femme, Claire, ont vécu ensemble dix-huit ans, ils parlaient la même langue. Ils sont deux étrangers qui n’ont rien de commun, sauf cette maladie du corps et de l’âme, drogués, une addiction à cette merveilleuse fiction que fabrique l’esprit, qui transforme les faits et les personnes, leur impose ce sentiment incontrôlable, sauvage, injuste, qui rend aveugle et sourd, embellit, maquille, s’oppose à la démonstration, à la raison, à la logique, et que l’on nomme communément l’amour.
C’est le problème avec la culpabilité, elle est fondée sur quelque chose qui existe.
Ici en bref




Questions pratiques

Colombe Schneck – Philip & moi
#rlhiver26
Éditeur : Grasset – X : @editionsgrasset Instagram : @editionsgrasset – Facebook
Parution : 7 janvier 2026 – EAN : 9782246843733 – Lecture en janvier 2026

Bonjour Matatoune. Malgré ta belle chronique ce roman pour déconstruire Philippe Roth, que je n’ai jamais lu, ne m’attire pas. Bonne journée
Je comprends ! Merci pour ton retour 🙏📚
Je l’aimais bien comme chroniqueuse, mais pas du tout comme écrivain.
C’est fouillé et documenté et ça peut paraître brouillon mais en fait, très intéressant ! Je retrouvais don écriture avec celui-ci. Et, il m’a plu !
Je suis allergique à Philipp Roth, donc ce roman ne m’attire pas. Bon dimanche
Peut-être que tu pourrais y retrouver tes ressentis ! 😆 Bonne semaine
J’avais bien aimé ce que j’avais lu de Colombe Schneck donc pourquoi pas ?
Je l’ai retrouvé, après plusieurs non lus, avec bcp de plaisir !
La deconstruction est un concept qui me pose problème. Surtout quand un homme se proclame deconstruit. La censure est un autre problème pour moi
.philipRoth est un ecrivain que j’ai beaucoup lu. Il s’inscrit dans un contexte, une époque, une société différente de l’Amérique actuelle.
Zola etait bigame Victor Hugo aussi. Doit-on les deconstruire aussi?
C’est sûr et Laure Murat l’a très bien analysé dans son essai. Seulement, c’est peut-être moi qui est souligné ce trait dans mon retour. Car le sujet de ce roman est surtout comment une femme reproduit certaines attirances qui lui sont en fait nocives. C’est là que la jeune Esther et Francine, mais aussi la mère d’Esther, se retrouvent. Ce qui m’a intéressée aussi c’est cet analyse de ce milieu new-yorkais, de religion juive, intellectuel au comportement décomplexé. Bref, c’est un roman multiple !
Merci Matatoune pour ce très beau retour 🙂 bon weekend à toi !
Merci à toi de ta fidélité 🙏📚
Je n’ai jamais lu l’auteur et je pense lire ce roman avant de me décider à y remédier car son image ne semble pas glorieuse…
Assez de réserves aussi, pour ne pas avoir été une vraie fan !
je n’ai jamais aimé Philippe Roth encensé pourtant.
J’avais aussi des réserves !
Voici une chronique qui me donne envie de retourner du côté de Colombe Sckneck. J’ai beaucoup lu Philip Roth, bien aimé ses écrits et beaucoup moins ce que semblait être le personnage. Un livre à ajouter à ma Pal !
J’ai été surprise car cela faisait longtemps que je n’avais pas lu cette écrivaine. Ces premiers précédents ne m’avaient pas « transportés » et j’en étais resté là. Son style s’est profondément étayé et ses sujets aussi !