
À l’injonction, passer une nuit seul(e) dans un musée et écrire son expérience pour en faire un livre proposé par les éditions Stock, Christine Angot répond en prenant le contre-pied. Elle n’est pas seule, elle se fait accompagner de sa fille. Elle part à minuit. Elle n’écrit pas son ressenti dans le musée, ou très peu, mais de ses liens avec l’art contemporain depuis son arrivée à Paris, vers ses quarante ans. De plus, elle dénigre le musée dans sa prescription de l’art contemporain : » C’est la Bourse de Commerce(…) Le retour des chapelles. » Jamais plus, là, où on veut la contraindre d’être.
Pourtant, son récit va démontrer le contraire au cours de cette introspection dans son passé. Elle fut » la nouvelle meilleure amie » de l’artiste plasticienne Sophie Calle et fréquenta avidement le monde de ceux qui font ART (artistes, mécènes et personnalités connues), où elle dit y avoir connu l’effacement et le pouvoir.
Jamais à sa place pour se sentir bien
À cette époque, elle écrit qu’il suffisait qu’on l’aime, , pour qu’elle aime. Après, elle s’apercevait de la toxicité de la relation, souvent trop tard, elle avait déjà fait mal. Son passage dans l’émission « On n’est pas couché », elle le commente comme, encore une fois, s’apercevant qu’elle devait se faire violence pendant trois heures, à faire semblant, la colère au bord des lèvres d’avoir accepté.
Puis, Christine Angot revient sur MeToo avec le pamphlet « La liberté d’importuner » de Catherine Millet qu’elle a connu pendant la période Sophie Calle et le traitement médiatique de Claude Lévêque après les révélations de viol. Elle fournit des éléments pour expliquer notre récente répulsion à nous sentir piégés, en constatant cette complicité imposée. « L’Art est naturellement distancié, peut-être, oui, mais ne peut pas être la satisfaction personnelle d’un fantasme. Ça, c’est pas possible. »
En revanche, son film, Une famille, m’est apparu comme un happening, en relation, avec des performances d’art contemporain du siècle dernier. Encore une incompréhension levée !
L’écriture est pour Christine Angot une forme d’analyse. Elle met son lectorat dans la position du thérapeute, mais qu’elle force au mutisme. C’est une mise à nu abyssinale où l’impossibilité de sortir du désir de l’autre est omniprésente. Des phrases courtes. Un style sec. Tout est fait pour décrire l’urgence à écrire, sans concession et sans faux-semblant. Magistral !
Pour aller plus loin

Puis quelques extraits

Donc, pour moi, écrire, c’est quelque chose qu’on fait sans raison, qu’elles que soient les circonstances, sans autre engagement que le sien. Écrire, vraiment.
A partir de là, ma vie est devenue secondaire, elle ne comptait plus vraiment, plus autant, il y en avait une autre, qui n’existait pas , mais qui m’intéressais tellement plus. Et quand j’écrivais, j’étais dans cette vie là.
Si je devais choisir trois œuvres d’art, il y aurait Les Heureux Hasards de l’escarpolette, la sculpture de Sainte Thérèse par Le Bernin et les souliers de Van Gogh.
La Bourse de Commerce, c’est l’argent, les échanges, la sociabilité quivn en résulte, mais aussi la timidité qu’on peut avoir devant tout ça parce que ça représente la classe sociale qui exerce le pouvoir, et qui fascine.
On ne regardait pas une sculpture, ou un tableau, on ressentait quelque chose, dans un espace. C’est fréquent en art contemporain.
Et encore,
– (..) Et, le fait de savoir qu’il n’a pas été uniquement dans ce truc de proposition, et de reconnaissance de la liberté des uns et des autres, et que cette vision du monde a aussi été un truc dans la réalité, où il ne laissait pas le choix, du coup, ça donne le sentiment d’avoir participé à ça. À cette violence. Moi, ça m’a donné le sentiment d’avoir participé. Que le fait d’avoir souscrit partiellement, ponctuellement, à cette vision du monde, avait fait de moi…
–Une complice ?
-Comme si j’avais collaboré. «
Depuis que j’écris, je ne fais rien d’autre. Je dis non à tout. Comme si j’avais une sorte de régime sec. De je peux faire sans. De non merci.
Dans le milieu de l’édition, la hiérarchie est marquée par un système d’échange entre la crédibilité des uns et l’aisance matérielle des autres, qui se deale en permanence.
Ils savent qu’il y a ce point fixe, ce lieu de pouvoir qui a pris le relais des institutions publiques et dont le prestige a peu à peu remplacé celui qu’on attribuait à l’époque aux commandes de l’État.
Et encore, encore
L’Art est naturellement distancié, peut-être, oui, mais ne peut pas être la satisfaction personnelle d’un fantasme. Ça, c’est pas possible.
C’est la même panique d’animal chassé. Sachant que je ne pourrais pas le supporter, mais pas l’éviter, que je serais requise à un moment ou à un autre, et coincée si elle arrive. J’ai des rituels destinés à les bloquer. Mais pas de solution réelle. Ça ne marche pas. Ça encadre, c’est tout.
À la fois une joie et un serrement de gorge, parce que j’étais collée à l’ordinateur. Ma vie, c’était là qu’elle se fait. Dans un lieu qui n’existe pas, et où je suis seule. Même si je dis que je m’en fous de la solitude.
Ici en bref

Du côté des critiques : Le Monde
Questions pratiques

Christine Angot – La nuit sur commande
Éditeur : Stock – X : @EditionsStock Instagram : @editionsstock – Facebook
Parution : 12 mars 2025 – EAN : 9782234092181 – Lecture : Mars 2025




Le début du roman raconte de manière synthétique la vie de Christine Angot. Elle a fréquenté le monde des artistes contemporains lorsqu’elle était amie avec Sophie Calle. Puis vient le récit de ce que ces expériences lui inspirent. Et là on retrouve la plume incisive et brillante de Christine Angot, qui analyse les rapports de domination et de pouvoir dans le monde de l’art et dans la vie en général. C’est un récit sans concessions, d’une profonde sincérité, d’une grande acuité, c’est brillant, c’est Angot !
Merci pour ton retour et sa façon concise . Tout à fait d’accord 😆
Cette auteure ne m’attire vraiment pas. J’ai déjà lu deux livres de cette collection et je les ai beaucoup aimés. Bon dimanche
Moi non plus, lorsque je l’ai vu à la Grande Librairie j’avoue avoir failli dire à ma librairie de ne pas me le mettre de côté. Et puis, n’étant pas épais, je me suis laissé surprendre et je ne regrette pas.
Bonne continuation 🌞
Je n’aime pas particulièrement le style de l’auteure, mais l’idée de départ de cette collection me plait, alors j’hésite.
Christine Angot répond complètement à côté de cette demande mais réussi à parler d’art contemporain, de mondanités et de sa nuit !
Bonjour Matatoune, je n’ai jamais lu Christine Angot mais son personnage médiatique ne me plaisait vraiment pas du tout. Pourtant, en lisant ces quelques extraits, ça n’a pas l’air si mal. Peut-être un jour ! Merci de cette chronique, bonne journée !
Son personnage médiatique est très étrange. Je crois qu’elle est très mal à l’aise alors. Après sa prestation à la Grande Librairie, j’ai failli annuler ma commande dans ma librairie préférée, puisque cet essai sortait le lendemain. Puis son » Droit dans les yeux » final m’a complètement subjuguée. Dans l’écriture, elle s’y plonge à corps perdu, elle se met complètement à nu, et cette sincérité est absolument étonnante et émouvante. Mais, pourquoi a-t-elle autant besoin de se montrer dans les milieux très médiatiques reste un mystère pour moi, sauf à penser qu’elle se laisse complètement absorbée dans le désir d’autres, comme elle le décrit ici dans cet essai ! Un récit à découvrir me semble-t-il qui, cnedt vrai, en fera fuir plus d’uns ou d’unes 😆
Bonjour Matatoune. Je n’ai jamais rien lu d’elle. Il faudrait que j’essaie. Bonne journée
C’est peut-être pas par celui-là qu’il faut commencer. Mais, l’important, comme pour tous livres, est la rencontre entre un écrit et son lecteur…Alors, qu’importe ! Bonne journée 🌞