Enquête littéraire sur Les Nymphéas de Monet passionnante et étonnante
Prix Castel 2024

Enquêter sur une œuvre d’art comme une enquête policière, Grégoire Bouillier à l’idée de faire travailler son détective de fiction Bmore de Bmore & Investigations sur Les Nymphéas de l’Orangerie. En fait, le malaise, qu’il a ressenti en venant visiter les deux salles où les « Grandes Décorations, comme disait Claude Monet, sont exposées est le point de départ de son questionnement.
Seulement, sa chère Penny, secrétaire, mais aussi alter ego pour résoudre les enquêtes, refuse de passer son temps sur l’analyse d’une angoisse et un cadavre soi-disant caché dans des tableaux, fussent-ils aussi célèbres que ceux de l’Orangerie. Alors, Bmore, esseulé, se débrouille seul…
Après avoir recensé, ou essayer de recenser, les millions de morts célébrés comme une sépulture dans les tableaux de L’Orangerie, Bmore cherche à établir un lien entre les « water lilis » découvertes lors de son séjour à Londres et Les Nymphéas de l’Orangerie.
Et ainsi se poursuit l’enquête de la réalité du double de Grégoire Bouillier, de ses ressentis, du hasard de ses pérégrinations, de digressions en digressions, confrontées à sa connaissance de l’œuvre et de l’artiste.
Seulement le génie de Grégoire Bouillier est d’impliquer le lecteur dans son monologue. Car Bmore explique, réfléchit, élabore avec lui et réagit comme s’il nous expliquait de vive voix, sans la froide distance de l’écrit.
Livre hors norme
C’est une expérience de lecture assez inédite pour moi mais particulièrement passionnante. Le syndrome de l’Orangerie n’est pas une biographie. À aucun moment, Grégoire Bouillier raconte la vie de Monet et pourtant il rapporte de multiples détails sur sa personnalité (bourreau de travail, grincheux, irrémédiablement insatisfait), sur ses événements marquants (les décès qui ont jalonné sa vie) , ses rencontres et ses lectures (700 livres dans sa bibliothèque), etc.
Ce n’est pas non plus un essai en histoire de l’art. Malgré tout, Grégoire Bouillier situe l’apport de l’artiste par son art de la série comme précurseur d’un Warhol avec le pop art et de l’abstraction, avec les liens faits avec Pollock, par exemple. Ce n’est pas non plus une biographie de Grégoire Bouillier, même s’il confie, à plusieurs reprises, des événements très personnels.
Grégoire Bouillier raconte « l’imagination de la réalité », lorsque sur un sujet, l’esprit se met à divaguer, à assembler, à faire des liens ou au contraire à opposer, convoquant Freud, le hasard ou le chat de la voisine pour sauter du coq à l’âne mais surtout pour parler des Nymphéas et du malaise qu’ils ont provoqués. C’est ainsi le fameux zoom de Bmore, ou son esprit qui fait vroum, vroum. Mais, l’enquête est bouclée, le cadavre retrouvé !
Le Syndrome de l’Orangerie est inclassable mais le lecteur est placé au cœur d’un vrai ouvrage de littérature, étonnant, particulièrement attachant et enthousiasmant, vivifiant pour la réflexion. Ce travail a aussi un ton, une ironie, une dérision poussée à l’extrême de lui-même, avec des passages assez hilarants de paradoxes, documenté sans être verbeux ni condescendant.
Bref, un excellent moment de lecture !
Puis quelques extraits

Que voit-on d’un tableau ?
On ne sait pas.
On ne sait jamais
On ne nous a jamais appris à voir avec nos yeux.
Au lieu de regarder la peinture et d’aiguiser son regard sur elle, chacun s’évertue à faire coïncider les mots qu’il a en tête avec la chose qu’il a devant les yeux, au complet détriment de celle-ci. Car ce faisant, nous passons totalement à côté de l’aventure de l’œil et, à fortiori, de celle de la peinture.
J’ai bien conscience qu’un jardin, espace par définition à ciel ouvert, qui plus est par un artiste célèbre pour avoir sorti la peinture de l’atelier et l’avoir amené au grand air ne devrait pas causer des sensations d’oppression et d’enfermement.
On oublie que si on regarde un tableau, le tableau nous regarde d’abord. Il nous regarde même mieux que nous ne voyions. Car c’est lui qui plonge d’abord son regard dans le nôtre.
Avec ses Nymphéas, Monet a renversé le monde. Il a mis la peinture sens dessus dessous.
Monet disait qu’il ne peignait pas un arbre mais « l’espace qui le séparait de l’arbre ». Et, dans cet espace, disait-il, il mettait tout son « ressenti ».
Ce que Monet a enterré dans ses Grands Panneaux, ce sont des millions de morts. Ce sont les neuf millions de morts de la Première Guerre Mondiale, dont un millier et demi de Français. Dont ses amis Octave Mirbeau et Basile. Dont Apollinaire, Alain Fournier, Charles Péguy et tous les autres tombés au front, célèbres ou anonymes. Ce qui fait un paquet de monde. Ce qui fait énormément de nymphéas. Ce qui fait des Grands Panneaux un tombeau pour neuf millions de soldats.
Encore,
Ce ne sont pas quatre cents tableaux de nymphéas : ce sont quatre cents tableaux peints pendant trente ans.
Oscar Wilde dira que les impressionnistes ont « inventé » la pollution en la rendant belle.
Autrement dit, Monet ne peint pas d’après nature mais d’après l’imaginaire qu’il en a. Ce qu’il fait ne regarde que lui. C’est personnel. Et moi comme lui. Moi dans ses pas. Je cherche ce qu’il y a entre Monet et ses Nymphéas en me fiant à ce qu’il y a entre ses Grands Panneaux et mon syndrome de l’Orangerie. J’explore le même espace, j’arpente la même distance interstitielle, en y mettant tout ce que j’y trouve, quoi que ce soit. Il s’agit d’une conversation à trois.
D’une conversation privée. Et si on ne comprend pas, si on n’accepte pas que nymphéa est un mot-valise qui contient un monde immense, des trésors sans nom, alors tant pis, bye les amis, je ne retiens personne.
Fermer la parenthèse.
Et encore,
La musique est art qui module à l’infini sa propre vérité.
On ne comprend rien aux Nymphéas si on croit qu’ils copient la nature, fût-ce à travers le voile de l’âme. Alors qu’ils fixent sur huit Grands Panneaux une Nature totalement imaginée. Ils rendent compte d’un Paradis artificiel (Les nymphéas étaient bien des « fleurs du mal »).
Au train (sic) où, par peur, par bêtise et par contagion mimétique , tout le monde se convertit joyeusement au national capitalisme, ça promet. C’est tout vu! Car que font les nazis ? Ils font la guerre. Ils ne font rien d’autre et ne savent rien faire d’autre. Ils désignent un ennemi, ils choisissent un bouc émissaire et en avant la boucherie ! Les nazis aiment le sang (surtout celui impur des autres), ils aiment la mort, ils la sèment partout où ils vont et c’est à cela qu’on les reconnaît.
Faire la queue est le privilège des pauvres, c’est même leur unique privilège : ils n’en ont pas tant que cela.
Et encore, encore, encore
(…) J’ai lu, oui que tout en haut de cette montagne de corps sans vie, il y avait parfois ceux des enfants que leur mère avait tenus à bout de bras au-dessus de leurs têtes et au-dessus de la montagne des morts, tenu à bout de bras le plus longtemps possible, jusqu’à l’extrême limite de leur force et jusqu’à leur dernier souffle, afin d’offrir à leur enfant un peu de l’oxygène qui surnageait en hauteur, mais en vain, absolument en vain. Même mortes, ces femmes tenaient encore leur enfant à bout de bras, ne le lâchant pas, aucune force ne pouvait les faire lâcher, aucune force au monde.
Au passage, je le confirme : on ne retrouve rien des Nymphéas de l’Orangerie lorsqu’on est à Giverny. C’est même frappant. Monet n’a pas peint la réalité (qu’il avait créée). En aucun cas.(Évidemment). Giverny est une fausse piste. C’est un prétexte. Un leurre.
Les Nymphéas de Monet sont des visions. Ils n’ont rien à voir avec des photos qui, elles, captent le dehors de la réalité et non son dedans. Les qualités qui sont celles de l’œil extérieur ne sont pas celles qui appartiennent à l’œil intérieur, lequel n’obéit pas aux lois de l’optique. Ce pourquoi, même quasi aveugle, Monet pouvait continuer de peindre; alors qu’un photographe n’ayant plus qu’un dixième, je demande à voir ses photos.
Ici en bref




Du côté des critiques
Questions pratiques

Grégoire Bouillier – Le syndrome de l’orangerie
Rentrée littéraire 2024
Éditeur : Gallimard
X: @Gallimard et Instagram : editions_gallimard
Parution : 21 août 2024
EAN : 9782080445742
Lecture : Août 2024

[…] fois n’est pas coutume, je termine avec un lien vers l’avis de vagabondageauturdesoi pour qui c’était un excellent moment de […]
Le prochain sur ma pile ! Il me tentait beaucoup, grâce à toi il me tarde de plonger dans les Nymphéas et de filer les revoir à l’Orangerie.
Alors, j’attends ton avis avec impatience ! J’ai été conquise par ce style érudit sans en avoir l’air et qui digresse à qui mieux mieux .
En tout cas, après, impossible de ne pas se noyer dans ces Nympheas ! 😀
J’en ai très très envie, j’ai malheureusement peu de temps en stock en ce moment pour m’attaquer à ce pavé (mais ça viendra, je l’espère).
Il a réduit fortement ses productions, puisque son précédent faisait mille pages… alors là, moi non plus, je n’aurais pas pu 😄.
Celui-ci fait un peu plus de 400 pages, ce qui est plus gérable.
Je serais ravie de connaître votre avis 😉
Il est dans ma pal ! 😉
Je serais ravie de connaître ton avis !
Bonjour Matatoune. Belle chronique qui donne envie d’en savoir plus, même si c’est déroutant
C’est vraiment un roman (?) que j’ai bcp aimé.
Bon week-end 😉
Bonjour Matatoune. J’ai justement fait l’excursion vers Giverny il y a quelques jours et le bassin aux nymphéas m’a fascinée. D’ailleurs je me suis toujours demandé pourquoi Monet les appelait nymphéas et non pas nénuphars, comme tout le monde 😀🙄 Ce livre a l’air vraiment chouette. Bonne journée à toi 🍂☔️😁
Gregoire Bouillier répond à tes questions ! Bonne semaine 😉
Une lecture qui me tente de plus en plus. Merci du conseil.
J’ai bcp aimé cette déambulation dans une œuvre qui me fascine !
Fascinée moi aussi par les Nymphéas , je sais que je lirai ce titre dont tu dis une originalité qui me tente encore plus que le sujet en lui même !
Je m’y suis plongée avec délice. Je ne les ai pas revus après cette lecture. Déjà fascinée, je pense qu’il me faudra du temps pour revenir parmi nous 🤣
Merci pour la découverte de ce roman atypique qui semble passionnant.
Quel délice ! Bien sûr son style ne plaira pas à tout le monde, moi j’ai été séduite et j’attends avec impatience de noyer mon regard de nouveau dans les Nymphéas ! Bonne semaine 😉
Merci pour cette présentation plus qu’enthousiaste…Bisous bon weekend
J’ai adoré même si son roman, récit ne plaira pas à tout le monde ! Moi, j’ai été séduite 😅. Bon courage et bonne nouvelle semaine !
Je le note. J aime beaucoup ce musée et ce livre m intéresse beaucoup. Bon week-end
C’est une extraordinaire façon de se plonger dans l’œuvre et le talent de Claude Tanguy !