Alice Zeniter – Frapper l’épopée

Rentrée littéraire 2024

Exploration littéraire de la Nouvelle Calédonie, bien au-delà des clichés paradisiaques

Prix de la page 111 2024

vagabondageautourdesoi.com - Alice Zeniter -

Quel titre, Frapper l’épopée, le nouveau roman de Zeniter Alice ! Toujours la même langue, généreuse, exigeante et même « chatoyante », tant elle envoûte, mais aussi voix dérangeante, empreinte de révolte, souvent à peine estompée, pour découvrir ce territoire français du bout du monde et son histoire, La Nouvelle Calédonie. Ce lieu fait penser aux vacances, quelques fois aux vahinés, tant le français et la géographie sont fâchés !

Bien sûr, Alice Zeniter ne dira rien des lagons aphrodisiaques, des îlots d’îles parsemées de plages préservées, avec cette nature qu’un dépliant touristique ne cesse d’encenser. Car, Frapper l’épopée raconte le passé des autochtones, la colonisation fortement maintenue par le pouvoir politique français et le lien avec ces Algériens, déportés pour s’être révoltés à la même époque que les Communards, sur le « caillou » au siècle dernier.

Le roman commence en présentant Tass, une jeune femme qui vient de rompre avec son tendre amant, habitant Orléans. Elle revient sur sa terre natale, enfin considérée comme adulte.

Parallèlement, Alice Zeniter présente un groupe constitué pour développer des activités de rébellions, leurs chefs sont NEP, n’epouserapasunpauvre, FidR, Fille de la réussite et Un Ruisseau. Tous viennent d’e passés et de lieux d’horizon et de cultures différents.

Leur objectif est de développer des actions dites d’empathie violente » et de « terrorisme empathique »…Leur Nouméa à eux, ils l’appellent Babylone.

Brins d’histoire

Le lecteur vit au côté de cette communauté, avec Tass et son chat Gras, en son centre une année scolaire particulière, puisqu’elle est professeur de français. Deux lycéens vont plus particulièrement attirer son attention. D’abord, c’est l’étrange beauté de Célestin qui s’oppose à la laideur de sa jumelle, Pénélope, qui la fascine. Puis, ce sont les tags sur leurs corps, la fugue ou peut-être leur disparition.

Tass va chercher à comprendre ce qui arrive à ses élèves et en chemin, croisera le groupe d’activisme.

Difficile de résumer un roman aussi dense avec ce style littéraire d’une si grande qualité. 
Par la fiction, Alice Zeniter analyse les ravages de la colonisation. Grâce à un procédé fantastique, elle fait en sorte que Tass rencontre son ancêtre, un Algérien déporté, et nous fait vivre leur vie en citant les paroles de certains communards, comme Louise Michel, qu’ils ont croisée. Le roman frise l’introspection lorsqu’Alice Zeniter avoue avoir cherché de possibles cousins dans les listes établies.

Néanmoins, l’histoire que l’écrivaine nous conte n’échappe pas aux constats désenchantés, comme celui de savoir que les Communards ont combattu la rébellion Kanak. Ou en faisant le constat que les Arabes déportés étaient certainement racistes.

Remonter à ses racines

Alice Zeniter imagine le destin de l’ancêtre de Tass pour illustrer le statut des forçats puis « libérés », ainsi que celui de certaines femmes. Sa vie après son emprisonnement semble déconnectée de l’enquête principale que certains lecteurs trouvent inutiles. Pourtant ce me semble un passage obligé pour appréhender les enjeux actuels de La Nouvelle Calédonie.

Mais, il ne faut pas croire que le roman Frapper l’épopée soit assumant ou pontifiant.
De nombreuses fois, les remarques des uns et des autres font mouche, anime le sourire tant Alice Zeniter analyse notre époque avec justesse et pertinence.

« Frappée l’épopée » est un roman exigeant et engagé qui ne cède ni à une écriture facile ni à un sujet consensuel. Même si Alice Zeniter change de continent, elle interroge la colonisation et ses conséquences dans un pays aux multiples influences culturelles, entre Asie et Australie, avec son ancien centre pénitentiaire aux ramifications jusque dans l’histoire actuelle. Un roman encore très réussi !

Puis quelques extraits

Elle cherchait à appartenir aux deux endroits à la fois, à montrer à son entourage ici comme son entourage là quelles étaient des leurs et Tass ne dirait pas qu’elles s’exposaient à finir écartelée – elle n’a pas à ce point le goût du drame – mais c’était malgré tout désagréable, jamais assuré, jamais acquis.

C’est à peu près ce que Tass a vu dans le regard de ses interrogateurs pendant les années métropolitaines : sa terre n’est qu’obscurité. C’était chaque fois les mêmes bribes ou brisures de dialogues, ça se cognait sans but.
Tu viens d’où
Nouméa
C’est Tahiti, ça, non
Non, non, c’est pas
Alors quoi, c’est – attends je vais trouver- forcément une île, c’est …
Nouvelle Calédonie
Oui bien sûr, Et c’est la France, ça ?

Ses bingos de bord de route financent sa vie, son engagement, son groupe politique. Les mamans qui sont devant lui aujourd’hui ne savent pas pour le groupe, bien sûr, mais elles savent très bien qu’elles l’entretiennent. Elles pourraient même lui tendre directement leurs billets et aller finir leurs courses au plus vite. Mais le jeu leur tient lieu de politesse: il fait semblant qu’il fait ça pour les distraire, elles font semblant qu’elles font ça pour gagner, l’aumône n’est plus humiliante pour personne.

Encore,

Chaque audace capillaire d’un héros devenait prétexte à un halo et les t-shirts étaient des autels textiles à la gloire de ces deux saints noirs. La Grande Révolte et le reggae, le vert-jaune- rouge partout, le profil d’un mort, la face d’un mort, les t-shirts comme des pierres tombales.

Elle ne sait pas si elle en tire une profonde satisfaction ou un malaise plus profond encore, à l’idée que le système éducatif la laisse jouer ce rôle, sans jamais contrôler si elle est réellement au niveau.

Ce qui m’a happée dans cette histoire, c’est que si ma famille ne s’y trouve pas, elle aurait pu y être. Il s’est fallu de peu de chose (dans un contexte de justice coloniale, une arrestation et une condamnation, pour un indigène, ne sont pas des châtiments rares) Et la disproportion entre ce peu minuscule, presque ridicule, et la différence de destin auquel on aboutit me coupe le souffle.

Et encore,

Maud qui n’est pas une femme qui se laisse terrifier par beaucoup de choses mais une femme qui a le droit, le droit absolu, le droit payé assez cher, de déambuler la nuit dans sa maison sans surprendre deux visages absolument identiques déformés par la vitre de chez elle, laissant une pellicule de sébum typiquement adolescente sur la surface parfaite du verre et il y avait un qui portait un pendentif à l’oreille, une sorte de croix égyptienne.

Un Ruisseau secoue la tête avec commisération. Il paraît presque triste pour Darmanin. Pour les hommes qui ne sont pas aussi des terres. Pour des hommes qui ne sont pas des fleuves, pas des arbres, et pas la mémoire des Vieux. Les hommes vides. Il se représente Gérard Darmanin comme les lapins en chocolat qu’on trouve pour Pâques: au premier coup de dent, leur enveloppe creuse tombe en miettes. Après, ça fond sur le canapé, c’est pénible.

Ce n’est pas étonnant, alors, que personne ne s’appelle Zeniter dans cette liste car ils ont autre chose à faire que de me donner une lignée, ils s’engendrent sans fin entre hommes, naissent fils de leur père, eux-mêmes fils de leur père qui s’appelle comme leurs fils.

Et…

Disons que si tu vivais en tribu, tu étais Kanak. Et si tu faisais partie du colonat, quel que soit ton métissage, on te comptait parmi les Blancs. Ce qui voulait dire que tu pouvais être blanc et victime de racisme, puisque, quand même, tu n’étais pas blanc à l’œil, Tu était une « souris grise », une » peau de boudin ». On voulait bien te compter parmi les blancs, on avait même intérêt à faire nuit pour que la population blanche grossisse et parvienne à dépasser la population Kanak, mais on ne se débarrasse pas comme ça de l’envie de créer de la distinction alors certains utilisaient le terme blanc- blanc, pour distinguer les blancs-uns des blancs-autres, des blancs pas blancs.

Et encore, encore

Pour une grande partie des adolescents kanaks, le respect dû aux adultes, c’est le silence. Ils observent, ils apprennent, ils sont là, mais ils ne parlent pas : leur parole ne pèse rien, elle ne ferait que déranger.

Le camp est l’endroit du corps souffreteux, des coups et des cris Coups de cordes ou coups de martinet quand ils viennent des gardes, coups de bâton des policiers indigènes, coup de poing entre les détenus- parfois coups de couteau, une fois un coup de feu. Avec les coups arrivent les cris, après eux l’enfermement et les longues nuits à l’isolement où l’on se perd dans sa tête à force de tourner et où on crie encore mais on crie tout seul et on s’éraille la voix sans jamais savoir si quelqu’un, dehors, nous entend. Le camp est le lieu du corps châtié, de trop de manières, trop ingénieuses.

Elle ne sait pas si elle en tire une profonde satisfaction ou un malaise plus profond encore, à l’idée que le système éducatif la laisse jouer ce rôle, sans jamais contrôler si elle est réellement au niveau.

Un Blanc qui ne voit pas l’ironie de proclamer Halte aux envahisseurs dans une salle de soignants majoritairement Kanac.

Ici en bref

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Incipit
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Un extrait
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Puis le dernier

Du côté des critiques

Télérama

Questions pratiques

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Alice Zeniter – Frapper l’épopée

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Éditeur : Flammarion

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Parution : 14 août 2024

EAN : 978B0D79GKDJJ

Lecture : Août 2024

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12 commentaires

    • Une écriture exigeante et sans concession d’une écrivaine que j’ai toujours plaisir à retrouver. Bonne continuation 😄

    • Un roman peut-être plus difficile que les premiers. Mais une langue que j’aime bcp ! Bonne continuation 😄

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