Alice Zeniter – Le pauvre de quelqu’un

Ce matin, j’étais immergée dans le livre d’Alice Zeniter Comme un empire dans un empire lorsque j’entendis « Boomerang aujourd’hui avec Alice Zeniter. J’ai posé le livre et comme si ces deux-là me parlaient directement à l’oreille, je suis sorti de l’histoire d’Antoine, de L et de Xavier (présentation à venir bientôt).

J’ai aimé les silences après les « questions Trapenard » prononcées de cette voix passionnée pour personne âgée ressemblant au gendre idéal à la place d’en être l’amant, qu’est l’animateur culturel de la radio publique. Désolée, Augustin…

J’ai aimé ses réponses toujours complexes et même au moment où elle dit:
 
« j’ai eu l’air très mal-aimable en disant cette chose sur les gens d’intérêt médiocre »

Et, Augustin Trapenard la rassure si aimablement qu’elle continue et lit le texte suivant:

AZ : « L’assistance dont le pauvre paraît avoir besoin pour s’en sortir peut être une charité individuelle ou une aide mise de l’Etat – dans les deux cas, il me sera permis de penser que c’est mon argent qu’on lui donne. Si je tends une pièce à quelqu’un qui fait la manche dans le métro, je lui donne un peu de ma monnaie. Si l’état lui verse des allocations ou une aide, c’est grâce aux impôts qu’il a prélevés et donc c’est aussi un peu de mon argent. Beaucoup de personnes non-pauvres se sentent ainsi autorisées à dire aux pauvres comment ceux-ci devraient dépenser cet argent qui leur échoit, puisque c’est aussi le leur. C’est ce que décrit un autre sociologue, Denis Colombi, dans un livre que je vous conseille : Où va l’argent des pauvres ? Certaines personnes non-pauvres estiment que c’est même pour elles un devoir de contrôler le pauvre pour la simple et bonne raison que, elles, elles ne sont pas pauvres et qu’elles arrivent à croire que si elles ne sont pas pauvres, c’est qu’elles savent gérer, investir ou faire fructifier, tous ces termes de non-pauvres que le pauvre ne connaît pas, que le non-pauvre pense que le pauvre ignore par bêtise ou par paresse et le non-pauvre est donc d’accord pour aider le pauvre mais à condition qu’il puisse aussi éduquer le pauvre, à condition que le pauvre soit un bon pauvre

Ainsi, le non-pauvre (qui parfois est même aisé) peut tenter d’apprendre au pauvre quelle est la manière de se payer un costard. Spoiler : c’est de travailler.

Le non-pauvre (qui parfois est même carrément riche) peut continuer sur sa lancée et lui montrer comment se trouver un travail. Spoiler : il faut traverser la rue.

Le non-pauvre (qui parfois – c’est rare mais ça existe – est carrément président de la République), peut s’agacer de ce que le pauvre reste pauvre et il se filme en train de le dire : « on met un pognon de dingue dans les minima sociaux et les gens ne s’en sortent pas« . Et il insiste : « Il faut responsabiliser les gens pour qu’ils sortent de la pauvreté« . Parce qu’il paraît évident au non-pauvre qu’un pauvre responsable, ça n’existe pas. Que le pauvre ne manque pas d’argent – ce serait une lecture trop « premier degré » de la pauvreté – mais de sens des responsabilités. 

Et ce qui est bien avec le sens des responsabilités, c’est qu’on peut prétendre qu’on le distribue sans que ça coûte un pognon de dingue. Ça ne risque pas d’appauvrir un non-pauvre. Ça ne risque pas non plus d’enrichir un pauvre. Ça ne change rien. On ne s’en sort pas ».

13 commentaires

  1. C’est toujours un plaisir d’écouter Alice Zeniter et je n’ai pas raté l’occasion malgré mon expérience en demi-teinte avec son dernier roman. J’aime son intelligence et la clarté de son propos.

    • Oui moi aussi, je le suis habituée à ces questions impossibles à répondre en deux minutes mais qui accompagnent parfaitement cette voix soyeuse qu’il cultive bien, apparemment !

    • Oh, de rien ! France Inter a publié le texte d’où coup, je l’ai reproduit ici 😉

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