Jean Fautrier -MAM

Jean Fautrier  – 1898 /1964

Matière et lumière

Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris

Commissaire invité : Dieter Schwarz

Visite le 7avril 2018

Fautrier est un artiste mal connu et mal aimé. Consciente de son influence, je tenais à le découvrir au MAM. Mais franchement, cet artiste qui de son vivant fuyait l’intelligentzia picturale parisienne plutôt tournée vers le cubisme, garde un côté taciturne et peu aimable qui lui colle à la peau ! Pourtant, il a su avec Bernard Dubuffet initié le courant de l’art informel qui a interrogé les artistes d’après guerre américain comme Jackson Pollock. Néanmoins, son œuvre peu enjouée rebute. Est-ce que le public sera au RDV de cette nouvelle rétrospective? En tout cas, des articles élogieux dans la presse semble lui ouvrir la voie pour une reconnaissance méritée.

Une 3ème rétrospective Jean Fautrier, pourquoi ?

Le MAM possède une grande collection de peintures et de sculptures de cet artiste et lui réserve une de ses salles dans son espace permanent. La première rétrospective a eu lieu en 1964, au moment de la donation des œuvres selon les volontés de l’artiste. La seconde avait été programmée en 1989 et présentait l’ensemble de son œuvre. Aujourd’hui, cette rétrospective comprend plus de 200 œuvres dont 160 tableaux et 25 sculptures.

Le Musée d’Art Moderne va subir un certain nombres de travaux tout en restant ouvert. On devrait notamment installer un nouvel espace de restauration au rez de chaussée. Cette exposition est une réplique de celle présentée dernièrement à Zurich complétée des œuvres que possède le musée.

Histoire d’un peintre solitaire et taciturne

Les débuts, 1922-1925

Jean Fautrier commence à peintre dans les années 20. Il a suivi sa mère en Angleterre à la mort de son père. Il étudie la peinture et commence à exposer vers 15 ans. A la mort de sa grand-mère, il est de retour en France en 1917. I s’engage et est gazé puis définitivement réformé en 1921.  Il voyage en Europe, notamment au Tyrol. C’est l’après-guerre, le souvenir des atrocités, ses gueules cassées et ces familles décimées sont présents dans son œuvre.

Alors qu’à la même période le fauvisme éclate, Fautrier choisit de représenter des personnes simples aux visages lugubres et fermés. On se croirait chez Zola. Ses personnages semblent atteints d’une tare congénitale ou au minimum, avec leurs joues rosies, souffrir d’un alcoolisme important! Sa grand-mère qui l’a élevé vient de décéder et Fautrier  peint la décrépitude des corps vieillis.

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La promenade du dimanche au Tyrol- 1921/1922
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Trois vielles femmes – 1923

Patientes de la Salpêtrière, ces trois vielles femmes  impressionnent avec leurs mains démesurées, leur regard étrange et la vieillesse marquée.

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Portrait de ma concierge – 1922

Malgré une certaine douceur dans les traits de ce visage, Fautrier nous dérange avec ce portrait à la peau verdie !

Visiteurs du site, si vous survivez à ces premiers tableaux, vous ne le regretterez pas ! Car, l’obscurité des prochaines œuvres ne vaudra jamais le ressenti de ces premiers tableaux!

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Andrée Pierson aux bas assise – Sanguine 1924

« Je me refusais à entrer dans une école quelconque, cubisme ou autre. J’estimais que le cubisme était une chose finie, et le surréalisme, qui était à la mode alors, également une chose finie… »

« Période noire » – 1927-1928

Une première exposition, en 1925, lui amène une certaine reconnaissance et il commence à vendre. En 1927, Paul Guillaume passe un contrat d’exclusivité avec lui. Soulignons qu’il a exposé dans le garage de Marcel Castel, l’hercule représenté ci-après.

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Le lapin écorché – 1928

Rappelons qu’à la même période, Soutine, l’ami de Modigliani, peint lui aussi des écorchés et les tableaux de Fautrier sont exposés à ses côtés.

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Le grand sanglier noir – 1926

Certains ont comparé ce tableau à un Rembrandt. C’est noir, tragique et lugubre mais sublime! En tout cas, c’est le tableau qui a fait connaitre Fautrier!

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Portrait de Marcel Castel – L’hercule- 1925

Au cours de ses voyages, Fautrier s’inspire de paysages de glaciers. La matière est épaisse et la couleur douce apparaissent.

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Le lac bleu 2 – 1926
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Nu noir – 1926

« On vit des sangliers éventrés et pendus, écartelés…des lapins aussi écartelés et écorchés-aucun vent n’aérait ces dépouilles…Ces échantillons exécutés en série ballaient dans le vide, et les bras ballants glissaient des représentations féminines; elles avaient la peau calcinée, et le soufre était apparent sur les ventres gonflés et les seins  en outre…De quels coulisses venaient ces créatures, de quels replis de l’ inconscient? « Marcel Zahar  » Fautrier ou la puissance des ténèbres » Formes – Juillet 1930

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Le Christ en croix – 1927

Fautrier rencontre la galeriste Jeanne Castel, avec qui il partagera une partie de sa vie,  et le met en relation avec Malraux. L’écrivain lui permet d’exposer à la BNF.

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L’homme au cœur ouvert – 1928

Port-Cros 1928 -1929

Fautrier y séjourne. Sa  façon de peindre évolue : il utilise de plus en plus de couleur et d’aplat de matière. Son style est trouvé : une abstraction en prise avec une certaine réalité mais comme estompée par une harmonie de couleurs!

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Forêt – 1928
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Homme debout

Malraux propose à Fautrier de travailler à l’illustration d’un livre avec les éditions Gallimard. Fautrier choisit L’enfer de Dante. L’éditeur a refusé de publier considérant les pastels lithographiques trop abstraites. Par réaction, Fautrier détruit en partie son travail sauf les épreuves.

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L’enfer – Chant XVIII

« L’irréalité d’un informel absolu n’apporte rien. Jeu gratuit. Aucune forme d’art ne peut donner d’émotion s’il ne s’y mêle pas une part de réel. Si infime qu’elle soit, si impalpable, cette allusion, cette parcelle irréductible est comme la clef de l’œuvre. Elle la rend lisible, elle en éclaire le sens, elle ouvre sa réalité profonde, essentielle, à la sensibilité qui est l’intelligence véritable. » Citation de Jean Fautrier.

Mais, la crise de 29 est là et oblige l’artiste à s’expatrier à Tignes où il devient moniteur de ski puis gestionnaire d’hôtel et de dancing.

Les Otages – 1940 – 1945

En 1940, Fautrier revient à Paris et s’installe Bd Raspail. Il se lie avec deux écrivains: Francis Ponge et Jean Paulhian. Arrêté par la Gestapo puis libéré, il s’installe à Châtenay-Malabry où il y séjourne jusqu’à la fin de sa vie.

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Nu – 1937

Fautrier change de technique. Il se met à travailler à plat, sur une toile marouflée de papier, au centre de laquelle il dépose une couche épaisse d’enduit blanc chauffé. Puis il y saupoudre des pigments colorés, trace des signes au  pinceau. Pendant la guerre, cet enduit sera de la farine ce qui oblige Fautrier après à retravailler  ses œuvres.

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Ses Otages sont des blocs de chair défigurés, où surnage un vague profil, une bouche ouverte sur un cri muet…La Croix

Son graphisme est recouvert par le marouflage qui le colle sur la toile avec de plus en plus d’épaisseur.

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Tête d’otage N°20

En 1945, la série des Otages fait sensation, car le public a du mal à accrocher.

N’est valable en art que la qualité de la sensibilité de l’artiste, et l’art n’est que le moyen d’extériorisation, mais un moyen fou sans règles , ni calculs.

Jean Fautrier. Parallèles sur l’informel.

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Tête d’otage –

« Le fusillé remplace le crucifié. L’homme anonyme remplace le Christ des tableaux ». Francis Ponge. Note sur les otages.

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Otage –

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C’est une lettre de Jean Fautrier à Raymond Escholier (1937) : il demande une explication au commissaire de l’exposition, en raison de sa non-invitation à cette manifestation sur l’art moderne français, organisée pour l’Exposition universelle de 1937.

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Dessin de femme pour l’illustration de l’Alleluiah de George Bataille – 1947

Ces nus sont comme des grappes de matière irriguée et décomposée.

Palma Bucarelli

Les objets – 1946 – 1955

Fautrier inaugure par cette série d’œuvres une nouvelle façon de représenter la réalité, en prenant des objets standardisés.

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L’encrier – 1948
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Pichet –

 

Fautrier nous peint une boîte comme si le concept de boîte n’existait pas encore… et plutôt qu’une boîte, un débat entre rêve et matière, … André Berne-Joeffroy. Commissaire d’exposition.

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La juive – 1943

 

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Grand chef tragique – 1943
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Nu couché  Auschwitz – 1942

Après l’invasion soviétique de la Hongrie en 1956, Fautrier y répond par une série de « Têtes de partisans », variations sur le vers «Liberté, j’écris ton nom» de Paul Éluard.

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Tête de partisan – 1956
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Préface des Otages- André Malraux – 1943
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Landscape – 1956

Vers 1950, la nouvelle génération des peintres américains renouvellent l’art. Fautrier s’inspire de titres de jazz pour signer ses œuvres, ses formats sont agrandis , plus lumineux à l’image de « Landscape ».

Au cours de l’exposition est présenté un extrait d’une lettre de Fautrier qui explique à un ami son enfance, ses blessures et certainement ce qu’on appellerait sa résilience.

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Musée d’art moderne de la Ville de Paris 11, avenue du Président-Wilson (XVIe).
Tél.: 01 53 67 40 00.
Horaires: du mardi au dimanche de 10 h à 18 h ; nocturne le jeudi, de 18 h à 22 h.
Jusqu’au 20 mai 2018.

Liberté

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

Paul Eluard

Poésie et vérité 1942

Ce poème, appris en 5ème, je m’en souviens encore!

 

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