Les Rêveurs – Isabelle Carré

Grand Prix RTL/LIRE  2018

A la faveur de plusieurs interview , j’étais attiré par ce roman. Je connais comme tout le monde la comédienne et l’actrice. Je ne connais rien de sa vie privée. Mais, je sais qu’elle est « discrète et lumineuse » comme disent les faiseurs de promotion.

En signant ce premier roman, Isabelle Carré nous amène au moment de la rencontre des deux parents de la narratrice, puis sa naissance, son enfance jusqu’à sa vie d’adulte. Et, franchement, c’est une famille fantasque. Lui, le père, il fera exploser sa famille pour vivre ouvertement son homosexualité. Elle, la mère, est déclassée par sa propre famille, car fille-mère. Ce sera son propre fils qui lui fera retrouver la joie de vivre plus de 20 ans plus tard. Ils vont essayer de construire à partir de leurs deux solitudes une vie où trois enfants vont grandir tant bien que mal. Entre tentatives de suicide, internement et dépression de la mère et ennuis financiers à répétition du père, la narratrice nous dévoile ce quotidien sans s’attendrir sur son sort et en donnant les clefs pour comprendre l’engagement dans la carrière de comédienne, ce métier qui permet de dire les mots des autres.

Évidement, on pense tout de suite à un roman autobiographique d’un énième personnage public qui souhaite exposer les failles afin de montrer sa sensibilité, etc. Le « je » alterne avec le « ils » ou le « elles » et les retours chronologiques. Des citations éclairent certains chapitres mais pas tous. On est perdu! Une tentative de réponse nous vient vers la fin du roman.

Car, Isabelle Carré sait nous mener par le bout du nez dans une histoire qui lui ressemble tellement qu’on s’y perd. Elle nous balade joliment et habilement de façon « simple et lumineuse » comme elle parait lisse et souriante.  C’est vrai que l’auteure nous raconte une famille qui doit ressembler un peu à sa famille mais particulièrement déglinguée. Oubliant de décrire souffrances et douleurs, elle raconte des impressions plutôt que des souvenirs sans accusation et sans vengeance. Au côté d’une mère se réfugiant dans l’absence et ressentant l’extérieur comme une agression, un père qui ne cessera de vouloir ressembler à ce qu’il désire devenir, la narratrice va aussi rêver sa vie. Oubliant le récit chronologique, l’auteure nous entraîne dans un dédale d’impressions et de ressentis essayant de capturer toutes ses émotions.  Isabelle Carré écrit avec poésie des situations terribles de la même façon qu’elle se présente dans la vie !

Ne vous laissez pas surprendre par ce sourire enjôleur de couverture, Isabelle Carré signe là un premier roman dense et marquant. Ce désir d’écrire révélé au grand public par les Rêveurs ne devrait pas s’arrêter là !

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Ces livres en avaient vu d’autres, ils restaient là, quoi qu’il arrive, vivants. (…) Leur présence m’a toujours rassurée, et il m’arrivait d’en glisser un sous mon oreiller ou de m’endormir en le tenant serré contre moi, je devais imaginer que quelque chose d’eux infuserait pendant mon sommeil . Peut-être recevrais-je leur force de bons compagnons, me réveillant plus solide, imprégnée de leur savoir.

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On devrait trouver des moyens pour empêcher qu’un parfum s’épuise, demander un engagement au vendeur – certifiez-moi d’abord qu’il sera sur les rayons pour cinquante ou soixante ans, sinon retirez-le tout de suite. Faites-le pour moi et pour tous ceux qui, grâce à un flacon acheté dans une parfumerie ou un grand magasin, retrouvent l’odeur de leur mère, l’odeur d’une maison, d’une époque bénie de leur vie, d’un premier amour ou, plus précieux encore, quasi inaccessible, l’odeur de leur enfance.

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J’ai l’habitude avec les journalistes d’être toujours associée à deux qualités : discrète et lumineuse ! Durant toutes ces années, comment suis-je passée si facilement entre les mailles du filet ? Évidemment, je ne m’en plains pas, pour rien au monde je ne renoncerais au plaisir d’être si bien cachée derrière mon maquillage et les costumes d’un personnage. Puisque tout est vrai, et que les acteurs « font semblant de faire semblant », comme l’écrit Marivaux. Je m’étonne juste qu’après ces heures d’interviews, tous ces plateaux télé, ces radios, les mêmes mots ressassés à l’infini suffisent… grâce à ce sourire peut-être. Je suis une actrice connue, que personne ne connaît.

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Constater une fois de plus combien c’est insupportable de voir les gens qu’on aime partir à la dérive. Que faire ?
Rien.
Mais rien, c’est lui donner raison.

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Et puis, il y a toujours les joies, comme des éclaboussures de soleil, les secondes chances, si précieuses que je préfère les faire et continuer de les contempler en silence.

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J’ai bien fait, me dis-je, je suis vraiment en sécurité ici, tout danger est écarté ! Même celui d’être heureux.

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Je rêve surtout de rencontrer des gens. Je n’ai jamais trouvé simple de faire connaissance, ailleurs que sur un plateau. Mais on se quitte une fois le tournage ou la pièce terminé, et on ne se revoit jamais comme on se l’était promis…Alors je m’offre une seconde chance, j’écris pour qu’on me rencontre.

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Au milieu de l’émission, il avoue qu’avec ce récit il a cherché à se rapprocher de son père, puis il ajoute que ce père s’est suicidé à cause de sa participation à cette guerre, et sans doute aussi de son impossibilité à s’exprimer sur le sujet, malgré les années. J’étais dans la cuisine, saisie comme lui, on sentait vibrer dans l’avoir de Mauvignier l’émotion d’avoir livré un tel secret.  » Peut-être est-ce cette douleur qui est à l’origine, précise-t-il ensuite au cours de l’interview, de tout ce que j’ai écrit, cette tragédie familiale qui est à l’origine du fait même d’écrire. Je me suis mise à paniquer, mais tais-toi toi, ne dis plus rien, pourquoi se raconte-t-il ainsi, ce secret c’est la source de son inspiration, sa moelle épinière, ce qui lui donne de l’élan, la colère nécessaire pour écrire des histoires, faire son métier et aller mieux après…Ce secret est le point de départ du processus qui l’amène va rester des jours et des nuits entières devant son bureau, ou dans un parc, penché sur son ordinateur en équilibre, genoux serrés , dans le métro et dans les trains, certains soirs au milieu des gens qui se défendent aux terrasses des cafés en s’aidant d’un verre d’alcool, tandis que lui, à l’écart, continue d’essayer, des heures durant, de trouver le mot juste.

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Je lui aurais dit merci, » et surtout que ça ne vous trouble pas, la plupart des gens n’entendent rien lorsqu’ils écoutent la radio, ils se brossent les dents, font la cuisine, les autres ont la mémoire courte, au fond tout le monde s’en fout, et ceux qui ont reçu les choses, vraiment perçu ce dont il s’agissait, sont certainement comme moi, à l’heure qu’il est, reconnaissants. Je ne sais pas si vous pouvez le sentir, probablement pas, si vous pouvez sentir qu’ils vous accompagnent…? »

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Et puis, il y a toujours les joies, comme des éclaboussures de soleil, les secondes chances, si précieuses que je préfère les faire et continuer de les contempler en silence.

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Constater une fois de plus combien c’est insupportable de voir les gens qu’on aime partir à la dérive. Que faire ?
Rien.
Mais rien, c’est lui donner raison.

 

babelio

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6 commentaires

    • Moi aussi j’ai hésité mais elle m’a bluffée: cette façon de raconter des horreurs sans vengeance et ni ressentiment ….Admiration!

      J'aime

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