
Comment raconter l’immigration portugaise ? Mariana Alvez nous immerge dans l’histoire de la « Grande petite » qui toute son enfance a partagé sa vie avec des Autres intrusifs, exigeants et sans gêne.
Sa mère, puis son père, tiennent une loge dans un bel immeuble du 16ᵉ arrondissement, près de la station de métro Église d’Auteuil. Quelle chance, pensez-vous ? Seulement, pour la « Grande petite« , son seul lieu d’intimité était un bout de canapé, où enfin elle n’était plus visible des Autres. Et puis, cette odeur de javel qui imprègne partout et surtout les mains.
Alors, le seul échappatoire pour la « Grande petite« , c’est d’être une excellente élève, timide et effacée. Alors fille d’immigrés, elle devient la bonne conscience de toute cette bourgeoisie qui réaffirme ainsi sa supériorité. Au fil des pages, Mariana Alvez décrit la honte, l’invisibilité exigée, la disponibilité à toute heure, le ménage omniprésent, la colère rentrée pour ne pas se faire remarquer. « La loge est un croquemitaine qui brise les rêves de ceux qui osent à peine y croire. »
Seulement, La Classe et la fonction est aussi l’histoire du rêve de ses parents qui se sont sacrifié pour que l’ascension sociale fonctionne. Trop souvent discrète, l’immigration portugaise peine à s’exprimer en littérature. Très pudique, ce récit témoigne de cette histoire familiale qui fut construite par deux à trois millions de Portugais, dans les années 60 et 70 du siècle dernier qui fuyaient la dictature pour construire d’autres conditions de vie.
Bien sûr, Mariana Alvez fait référence à des aînés, comme Annie Ernaux, dans son récit de la honte cachée et de la colère ravalée. En convoquant aussi Polina Panassenko, sa réflexion s’opère aussi au niveau de la langue. Mais, surtout, elle témoigne de sa nécessité de posséder un lieu pour elle, si petit soit-il, où l’intime peut s’épanouir sans jugement, ni pression.
Pour son premier roman, Mariana Alvez raconte une histoire d’assimilation et d’ascension par le mérite, même si l’amertume ne s’est jamais effacée.
En quelques mots
Dans La Classe et la fonction, Mariana Alvez raconte l’enfance d’une fille d’immigrés portugais vivant dans une loge entre promiscuité, invisibilité et honte. Élève exemplaire pour s’échapper, elle incarne l’ascension sociale rêvée par ses parents. Un récit pudique sur l’immigration, la langue, l’intime et l’amertume persistante inspiré de mémoires collectives des années soixante et soixante-dix.
Puis quelques extraits

Toute Portugaise se doit d’être une bonne catholique. Jésus s’est sacrifié sur la croix et nous nous échinons à frotter le sol à genoux.
Petit à petit, la loge détruisait tout ce qui avait l’odeur de maman, la dissolvait à grands coups d’eau de Javel.
Avec ce nouveau nom, la Grande petite avait l’impression que Maman mourait une seconde fois.
On ne savait pas trop qui choisir. Chaque année, c’est la même chose. Il faut proposer quelqu’un. Et toi, avec tes notes et ton parcours, dans ce quartier…
C’était remarquable cet immigrée et orpheline ait de si bonnes notes, elle le méritait, ce livre.
À peine sortie du bus qui la ramenait à la loge, la Grande petite a regardé à droite et, à gauche, a traversé la rue et a jeté sa récompense dans la première poubelle municipale venue.
Les nouveaux étaient triés sur le volet: essentiellement des Autres venant de collèges privés catholiques. La Grande petite était la seule Portugaise de sa promotion. Pour vivre heureux, il fallait vivre caché. Rester à sa place, celle de première de la classe. Ne pas faire de vagues. Être la fille gentille, taiseuse et travailleuse.
Et, encore,
Les Portugais ne créent jamais de problèmes.
Ils ont beau avoir toujours un balai à la main, les Portugais ont eux aussi de la poussière sous le tapis.
À travers moi, c’est une revanche sur un regret. Celui de ne jamais avoir eu de chambre à lui. D’avoir toujours dû vivre dans l’espace délimité que l’Autre consentait à lui octroyer de regagner un respect qu’il n’a plus jamais retrouvé depuis qu’il habitait dans la loge.
Je vous le dis car vous ne le remarquez pas. Bien entendu, vous savez que l’homme d’entretien est passé mais vous ne connaissez pas son prénom, vous vous rappellerez à peine de son visage. Vous frappez sur des casseroles tous les soirs à votre fenêtre, mais vous oubliez de penser à une carte de vœux, à un remerciement, à un «au revoir » le jour de son départ.
Ici en bref


Du côté des critiques : Libération
Questions pratiques

Mariana Alves – La classe et la fonction
Éditions Chandeigne et Lima– Instagram : @editions_chandeigne – Facebook – You tube
Collection Brûle-frontières
Parution : 6 février 2026 – EAN : 9782367323084 – Lecture en mars 2026

Il y a beaucoup d’immigrés portugais en Suisse, je crois que c’est la communauté étrangère la plus importante, j’en connais beaucoup. Je note ce titre. Bonne journée
En France aussi. Ce fut une immigration massive dans les années 60. Une vision très particulière à noter. Bonne continuation 🌺🌼🌻
Je suis souvent attirée par les récits d’exil.
Celui-ci est court et incisif ! Il ne mérite pas de tomber dans les méandres de l’édition !
Je note car tu as raison l’immigration portugaise se fait discrète en littérature.
Oui et ce n’est pas le côté fête et démonstration folklorique qui est mis en avant ici !
Bonjour Matatoune, l’écriture semble agréable et l’histoire est sûrement très autobiographique. Intéressant. Merci 🙏 Bonne journée à toi ☀️😊
Oui c’est sûr un premier roman autobiographique mais avec des éléments littéraires intéressants comme cette Grande petite qui ne se fait pas remarquer et qui transforme sa colère en ambition. Bonne continuation 🌸🙏🌼
cela me rappelle le film « la cage dorée » que je vous conseille, une comédie pleine de tendresse sur des concierges portugais avec Zabou.
Oui tout à fait. Seulement ici c’est de souffrance et de blessures que nous parle Mariana Alves, en quelque sorte, les enfants de la Cage dorée !