L’homme qui n’inventa pas les JO

À l’occasion de la célébration des 120 ans de la naissance des Jeux modernes, en juin 1894 à la Sorbonne de Paris, Aymeric Mantoux revient sur la biographie du Baron Pierre de Coubertin. Avec quinze mille pages écrites durant son vivant et trente livres publiés, Pierre de Coubertin a forgé sa mémoire pendant les vingt-cinq ans où il a été au Comité International Olympique. Pourtant, son portrait, travaillé par lui-même, correspond il à la réalité ?
De taille plutôt petite, 1 m. 62, né au 1er janvier 1863, Pierre de Coubertin n’a cessé de s’inventer une « légende », selon Aymeric Mantoux. L’homme a implanté en France, auprès des jeunes gens, la pratique sportive, déjà appréciée en Angleterre. « L’athlète moderne exalte sa patrie, sa race, son drapeau », écrit Pierre de Coubertin, qui assigne au sportif un rôle d’exemplarité et de courage dans un monde moderne synonyme de vice et de perdition. »
Aymeric Mantoux développe la création des Jeux Olympiques modernes et l’esprit qui a entrepris sa création. Il détaille les difficultés rencontrées et la témérité qu’il a fallu pour imposer ses rencontres régulières où le corps est magnifié. Mais, le lecteur découvre des aspects plus cachés et plus particuliers de sa personnalité, qui avec notre prisme moderne, sont jugés élitiste et antiféministe.
Travail sur les archives
À l’aide d’une documentation fournie, Aymeric Mantoux reprend sa vie et n’hésite pas à décortiquer les liens avec l’Allemagne nazie. En 36, les jeux d’hiver puis ceux de Berlin ne sont plus l’histoire d’un dérapage imprévu. Au contraire, les liens sont nombreux et attestés entre Hitler et le Baron, comme la lettre du 17 mars 1937 reproduite pour la première fois en France. « L’aveuglement, la complaisance, voire la sympathie active des chefs de l’Olympiste de l’époque, dont Pierre de Coubertin, ont contribué à asseoir la toute-puissance du chancelier du IIIe Reich. »
Journaliste en presse écrite et télévisuelle, Aymeric Mantoux est l’auteur d’un certain nombre d’essais politiques et économiques. Co fondateur de l’Agence Tapas Presse, il est tour à tour rédacteur en chef d’un certain nombre de revues, directeur d’une maison d’édition, scénariste de bandes dessinées et directeur de communication d’une grande marque d’horlogerie. Pendant deux ans à partir de 2019, il est nommé Responsable des relations extérieures du Comité d’Organisation des Jeux Olympiques de Paris 2024 (COJO), auprès de Tony Estanguet. Depuis février 2023, il est revenu en presse écrite.
Deux ans d’enquêtes lui sont nécessaires pour construire cette biographie qui atteste du passé trouble de cette personnalité qu’on célèbre en France avec passion et respect. Au moment, où certains parlent de Panthéonisation, Aymeric Mantoux rappelle la phrase du Général De Gaulle : « Coubertin, ce n’est quand même pas Jean Moulin ! «
Puis quelques extraits

Un être humain sur deux est exposé aux images ( des JO) en direct et aux comptes rendus quotidiens et permanents des compétitions sportives qui s’y déroulent.
« Le sport c’est davantage, c’est une école d’audace, d’énergie et de volonté persévérante. Par son essence, il tend vers l’excès; il lui faut des championnats et des records et c’est sa belle et loyale brutalité qui fait les peuples forts et sains. »
Pierre de Coubertin
Coubertin forge une expression à lui : il appelle cela « rebronzer » ses chevaliers du sport, qui doivent se comporter en gentlemen et témoigner loyauté, distinction et politesse. Comme ce ne sont pas des qualités innées, voilà bien l’intérêt d’éduquer les jeunes hommes. Sur le papier, ce projet de chevalerie sportive semble éminemment démocratique. Mais la réalité fait que les jeunes issus des élites y sont bien davantage préparés que les autres.
« L’athlète moderne exalte sa patrie, sa race, son drapeau », écrit Pierre de Coubertin, qui assigne au sportif un rôle d’exemplarité et de courage dans un monde moderne synonyme de vice et de perdition.
Et encore,
Il aura fallu moins de quatre ans à Coubertin entre la formalisation de son idée et sa réalisation. Ceci après moins de deux décennies consacrées à faire progresser, en France et dans le monde, l’idée de l’humanisme par le sport.
Selon ce rapport, Coubertin saluait les « bouleversements en Allemagne comme le signe d’un changement de monde qui toucherait tous les peuples dans un avenir proche » et « vénérait l’Allemagne comme le pays qui, le premier en Europe, a fait de l’éducation physique un droit universel ». Rapporté par Karl Diem dans un rapport confidentiel au Comité d’organisation.
Impossible, en tout cas, d’accéder aux procès-verbaux du CIO pour documenter cette période. Ils n’existent pas (ou plus), ou ne sont » pas disponibles ». À l’époque, on siégeait « entre soi » et seules les décisions importantes étaient consignées sur papier, ont constaté plusieurs historiens ayant cherché à documenter cette funeste époque.
Les alertes ont pourtant été nombreuses. Et l’antisémitisme, la violence arbitraire du régime nazi sont connues et sans équivoque. Plusieurs ouvrages écrits par les premières victimes du régime hitlérien ont été publiés, notamment aux États-Unis, où l’un d’entre eux a été diffusé à un demi-million d’exemplaires. C’est ainsi qu’en amont des jeux de 1936, des polémiques éclatent partout dans le monde. En Amérique, la communauté juive est vite au courant des persécutions de ses coreligionnaires allemands et entreprend ce qu’elle peut pour se faire entendre et dénoncer l’antisémitisme du régime hitlérien.
Dès 1933, l’existence de camp de concentration est attestée par nombre de témoins, y compris des sympathisants nazis de l’époque, des historiens, des victimes ou de leur famille.
Et encore, encore,
L’aveuglement, la complaisance, voire la sympathie active des chefs de l’olympisme de l’époque, dont Pierre de Coubertin, ont contribué à asseoir la toute-puissance du chancelier du IIIe Reich.
Les rapports entre Hitler et Pierre de Coubertin divisent les historiens. Il est acquis que les deux hommes ont des conceptions très opposées sur un plan politique et que le rapport à l’Olympisme est radicalement différent. Pour autant, instrumentalisé par Hitler, et sans doute à son corps défendant, Coubertin est bien la caution morale des jeux. Et même si elle est tacite, sa complicité n’est pas négligeable.
Quand bien même cette admiration du baron pour Hitler résulterait de l’accueil triomphal des Jeux à Berlin, cette lettre de 1937, écrite bien après la cérémonie de clôture des JO, suggère que les deux hommes entretiennent alors des rapports plus personnels qu’officiels, et confirment la participation financière de l’Allemagne nazie au jubilé de Coubertin.
Les jeux olympiques se sont transformés en une arène politique, un terrain de jeu économique, un festival de multinationales également au cœur dangereux de pouvoir et de géopolitique.
« Coubertin, ce n’est quand même pas Jean Moulin. » De Gaulle
Ici en bref




Du côté des critiques
Un avis contradictoire ici: Comité Coubertin
Du côté des blogs
Questions pratiques

Aymeric Mantoux – Pierre Coubertin
L’homme qui n’inventa pas les JO
Instagram : @aymericmantoux
Éditeur : Editions du Faubourg
X : @FaubourgE Instagram : @editionsdufaubourg
Parution : 17 mai 2024
EAN : 9782493594693
Lecture : Mai 2024

Je savais que le personnage était plus sombre que sa légende. Depuis toujours sport et régimes autoritaires font bon ménage, il n’y a qu’à se rappeler les athlètes de l’Est autrefois comme Nadia Comaneci ou Katarina Witt. Bon week end
Bonjour Matatoune. Il n’était pas aussi exemplaire que ça et misogyne. Bonne journée
Sa « legende » était plus soft que la réalité ! Bonne journée
Le travail de recherche a dû être plus que conséquent.
Oui, j’étais un peu réservé par son approche car ce n’est pas un historien mais un journaliste.
Néanmoins, son travail est largement étayé par les documents qu’il a étudié et les lectures qu’il a faite.
déjà que les Jeux Olympiques ne sont pas du tout ma tasse de thé, cela me conforte dans mon aversion grandissante…
Certes, mais c’est aussi les récits de sportifs qui, amateurs, se consacrent entièrement à leur passion en contraignant jusqu’à l’extrême leur corps et en domptant leurs esprits ! Enfin , ils peuvent tous les quatre ans trouver un peu de lumière. C’est cette émotion qui est si émouvante pour moi !
Bonjour Matatoune. C’est vrai que les régimes totalitaires ont toujours célébré les vertus sportives. Sûrement parce que ça rejoint un peu les entraînements militaires, l’esprit d’équipe, le goût de la souffrance, etc. Merci de cette présentation, bonne soirée 🙂
Domestiquer les corps pour mieux emprisonner les esprits, le rêve des régimes autoritaires…Bonne continuation
« Coubertin ce n’est pas Jean Moulin », les liens du personnage Pierre de Coubertin avec Hitler. C’est un personnage ambiguë que De Gaulle saisit parfaitement dans cette citation. Je note ce livre. Politique et JO ont toujours fait bon ménage, même avec les régimes totalitaires. Merci Matatoune ! 🙂
La reproduction d’une des lettres de Coubertin à Hitler qu’il appelle Mon excellence est une preuve indéniable de cette relation entre politique et JO qui résonne actuellement d’une étrange façon. Merci d’être passé ici. Bonne continuation 😄
« Coubertin n’est pas Jean Moulin »…. Je retiens cette phrase très importante.
Merci Mata 🙏🏻
Oui, un résumé très réussi !