Couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre

vagabondageautourdesoi-lecture-wordpress-1010203La lecture de ces Couleurs de l’incendie, je l’attendais! Après avoir adoré le livre « Au revoir, là haut », après avoir aimé la grande fantaisie du film, j’étais en demande d’une belle histoire encore !

En un seul chapitre, le premier, soit 19 petites pages, l’auteur pose l’intrigue : Comment une femme va se relever des catastrophes qui en une seule heure vont bouleverser son quotidien de grande bourgeoise, depuis peu divorcée d’un coureur et menteur invétéré et qui n’a pas souhaité se remarier au meilleur parti du moment, pire qui a préféré conserver sa liberté même si c’était à condition de se cacher! Quel talent! Car, je n’ai pas douté un seul instant que Madeleine, l’héroïne, arriverait à ses fins!

Faut-il raconter autre chose du livre? Comment provoquer l’envie en nommant l’essentiel ! En quelques mots pour résumer ce beau moment de lecture : Selon l’adage, « un problème n’arrivant jamais seul, … », Pierre Lemaitre s’en donne à cœur joie, accumulant l’horreur, les déconvenues, les grandes et petites mesquineries pour nous dresser un portrait de femme époustouflant.

Madeleine regagne sa liberté au travers des épreuves qu’elle traverse ! Rien ne pouvait présager qu’elle passerait de la femme soumise, incapable de gérer les affaires familiales, à une manipulatrice hors pair, intelligente et déterminée, qui va construire sa toile d’araignée, pas à pas, pour retrouver dignité et sérénité pour elle et son fils !

Mais, Madeleine n’est pas seule : Son fils, Paul, à la maturité exacerbée, Vlady, l’infirmière polonaise très olé olé, Alfred l’arriviste à la sexualité répréhensible, Léonce trahit par ses besoins intimes et Robert aux neurones inversement développés que ses muscles et d’autres encore…

Les « couleurs de l’incendie », c’est aussi la description de la montée du nazisme, de l’attirance qu’ont provoquée les idéologies totalitaires en France, les bouleversements économiques imprévisibles mais de côté, par la petite histoire! Et, moi, j’aime bien ce côté là, de ne pas y toucher !

Franchement, est-ce que se sera Albert Dupontel qui montera cette histoire au cinéma? Peut-être, puisque qu’au moment des remerciements, Pierre Lemaitre le cite comme ami… L’attente fait partie du plaisir à venir!

Et pour les puristes, traduction des quelques interventions de Vlady:

Wszystko w porzadku :

Tout va bien

Nie moge juz tam chodzic . Nie chca mnie obslugiwac

Je ne peux plus y aller. Ils ne veulent pas me géré.

W czym moge pomoc
Comment puis-je vous aider?

Pour ceux qui comme moi avait imaginé un langage plus fleuri…Pas forcement déçue!

cite-56a4b9b45f9b58b7d0d8877b

Léonce sortit, Madeleine resta un long moment pétrifié frottant ses mains l’une contre l’autre, mon Dieu…

Elle retourna pour la première fois à Saint-François-de-Sales. Le prêtre ne s’était pas montré très à l’aise quant aux desseins du Seigneur, mais sur les questions de la culpabilité, de mauvaise conscience, de fautes et de plaisirs suspects, il était comme un poisson dans l’eau.

On aurait dit qu’à leur naissance, un dieu démoralisé avait balancé à chacune une poignée de dents dans la bouche, les dentistes étaient consternés; sauf à tout éradiquer et à leur poser un râtelier dès la fin de leur croissance, elles étaient promises à vivre derrière un éventail toute leur vie.

La crise économique qui avait suivi la Grande Guerre ne s’était jamais refermée. La classe politique française, qui avait promis-juré la main sur le cœur, que l’Allemagne vaincue paierait jusqu’au dernier centime tout ce qu’elle avait détruit, avait été désavouée par les faits. Le pays, invité à attendre que l’on reconstruise des logements, qu’on refasse les routes, qu’on indemnise les infirmes, qu’on verse les pensions, qu’on génère des emplois, bref qu’il redevienne ce qu’il avait été – en mieux même, puisqu’on avait gagné la guerre –, le pays, donc, s’était résigné : ce miracle n’aurait jamais lieu, la France allait devoir se débrouiller toute seule.

Depuis quelques mois, vieillir était devenu son activité principale. « Je dois me surveiller en permanence, disait-il, je crains de sentir le vieux, d’oublier mes mots ; j’ai peur de déranger, d’être surpris à parler tout seul, je m’espionne, ça me prend tout mon temps, c’est épuisant de vieillir… »

Que les riches soient riches, c’étaient injuste, mais logique. Qu’un garçon comme Robert Ferrand, visiblement né dans le caniveau, se complaisent à être entretenu par la grue d’un capitaliste, ça renvoyait tout le monde dos à dos, l’humanité n’était décidément pas une bien belle chose.

..la maison avait repris une vie à peu près normale, du moins, autant que pouvait l’être un lieu qui voyait cohabiter un enfant à demi paralysé, une nurse qui ne parlait pas un mot de français, un journaliste appointé pour ne rien faire, une dame de compagnie qui avait tapé dans la caisse plus de quinze mille francs et l’héritière d’une banque familiale qui n’avait aucune idée de ce qu’étaient un seuil de cession ou une valeur nominale de créance.

Léonce était aussi inquiète que Madeleine, parce que, sauf au lit, elle avait rarement vu Robert réussir trois choses de suite.

Il avait remercié Madeleine avec une gêne palpable, presque de la rancune, on en veut toujours un peu à ceux qui nous on fait du bien.

Charles avait toujours considéré le métier de député comme un métier de contact :  » on est comme les curés. On donne des conseils, on promet un avenir radieux aux plus dociles; notre problème est le même, il faut que les gens reviennent à la messe.

Chez les pauvres de fraiche date, c’est comme chez les nouveaux riches, tout se voit. Le déclassement de Madeleine, comparé à sa propre ascension, le blessait, car il se souvenait avoir eu besoin d’elle. Et c’est la seule chose qu’il craignait. Qu’elle le lui rappelle.

Elle avait reçu une éducation de femme. Son père, même s’il l’avait beaucoup aimée, l’avait élevée dans l’idée que pour les grandes choses, elle ne serait jamais à la hauteur. Perdre la fortune qu’il lui avait léguée confirmait ce jugement.

Il y a toujours un moment […] où tout bien pesé, tout bien mesuré, il faut trancher. Les informations alors ne servent plus à rien. Bonne ou mauvaise, il faut faire confiance à son intuition.

C’est à un homme de soixante-seize ans que la Nation remit […] son destin. Un homme qui s’était toujours trompé et n’avait jamais été d’accord qu’avec lui-même, toujours ombrageux, souvent féroce, aux comportements tyranniques et aux penchants dictatoriaux. Il arrive que des hommes aux idées courtes deviennent grands lorsque les circonstances s’y prêtent. M. Clemenceau n’avait qu’un programme à l’esprit et un seul mot dans la tête : « Politique intérieure, je fais la guerre ; politique extérieure, je fais la guerre (…). La Russie nous trahit, je continue de faire la guerre et je continuerai jusqu’au dernier quart d’heure. »
C’était simple et c’était exactement ce que les valeureux Français avaient besoin d’entendre.

Croyez-moi, de tout ce que vous possédez, c’est encore votre liberté qui a le plus de prix !

Ce jeune homme disposait […] des deux qualités indispensables au métier de journaliste : être capable de discourir sur un sujet auquel on ne connaît rien et décrire un événement auquel on n’a pas assisté.

vagabondageautourdesoi-lecture-wordpress-1010201

babelio