Justine Bo – Alphabet

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Rentrée littéraire hiver 2022

Jeune écrivaine, Justine Bo choisit pour son cinquième roman, Alphabet, de raconter la violence du monde faite à Junon, sorte de double pour ce roman autobiographique, qui va lui permettre de reconquérir la maîtrise de sa vie.

Junon décide de refaire à l’envers la route vers le traumatisme dont elle garde trace dans sa personnalité sans qu’elle en est un souvenir précis. Elle se remémore la main intrusive, la chaleur du visage trop proche, ses jambes dans le vide mais un trou noir entoure la suite sans qu’elle puisse lever le voile qui trouble sa conscience. Normal, elle n’avait que cinq ans !

Néanmoins, même en mettant de la distance, même en rompant avec sa famille proche, Junon arrive à l’évidence qu’il faut qu’elle regarde en face le déséquilibre qu’elle ressent et qu’elle fasse le voyage pour chercher des réponses. Ce voyage se fait jusqu’en Grèce, pour retrouver un oncle par alliance.

Justine Bo décrit ce lent cheminement pour reconnaitre le trouble, comprendre qu’il devient indispensable de le considérer à sa juste place et décide de partir à la rencontre de cet homme qui l’a agressée. Dans sa quête, elle englobe l’histoire familiale depuis plusieurs générations, puisqu’il en fait partie. Et, la question du manque de protection devient lancinante.

Un énième roman sur l’inceste, direz-vous ! Oui, certes, mais doublée d’un objet littéraire d’une grande qualité. Les mots sont hachés, propulsés sur le papier pour dire la violence, l’effraction, la combustion dont Junon est victime. Les phrases sont scandées, hurlées, décortiquées mais très souvent gardent la poésie des sons et du sens.

Au delà de l’acte lui-même, interdit, les réactions des membres de la famille recouvrent une violence que Justine Bo montre parfaitement. Il y a vraiment un avant et un après la révélation. Plus rien ne sera comme avant. Une famille se disloque sous nos yeux. Mais, Junon a de la chance:  ses parents, malgré leurs propres malveillances, vont la suivre, même si ils en ressortiront tous choqués à jamais !

Le sujet d’ Alphabet est rude et insoutenable. L’écriture de Justine Bo est ample, allant chercher l’accusation directe pour redonner du souffle à son héroïne afin qu’elle cesse enfin de ressasser pour s’ouvrir à sa vie. Une réussite !

Merci à @NetGalleyFrance et @Editionsgrasset pour la découverte de #Alphabet de #JustineBo

Puis quelques extraits

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J’étais Sysyphe, Yòrkos mon rocher, et le monde des autres, la colline où je m’ essoufflais.

La capture du temps par procédé photographique pose l’énigme de l’universel et du particulier.

Se laver, se laver, des heures dans la salle de bains, – mais une heure plus tard déjà, sentir le sale, le corps lourd, il faut recommencer.

Violence totale, l’inceste intime de quémander l’absolution auprès des bourreaux.

Je comprends aujourd’hui que c’est ce livre qui me fait marcher, ce livre qui me tient

                                                                                                                                       debout.

Trembler pour les mains d’un soudeur de troisième zone dans une culotte de coton que je n’avais pas choisie et qui, si j’en crois les standards de l’époque, devrait porter des fleurs ou tout autre motif qui me déplaisait, trembler pour ça ne vaut pas la peine du tremblement.

L’inceste convoque l’oubli
qui convoque les morts.

Et, encore

Le silence est le rivage sublime de la violence. Il est sa beauté. Le silence sert à maintenir intact le sacré de la violence. Dire la violence, c’est détruire. Non pas le monde autour, mais la violence elle – même. Violence sacrée. Sanctifiée par le silence. Honorée par lui. Énoncée par lui. Lui seul capable de dire la violence. Les mots, entachant la pureté du silence, annulent la violence.

L’ Europe tire son essence du crime de Zeus. Le viol nous initie. Il est apprentissage. Apprentissage de la barbarie. Apprentissage de la civilisation. L’entrée dans la civilisation par la barbarie. Le viol est notre barbarie intérieure. Il est à l’origine. Sacré. Il est un rite sacrificiel. Il est notre alphabet. Un massacre lent, cellule à cellule, sur des siècles, par saillies infimes à toute heure du jour et de la nuit, entre les tâches ménagères, pendant les repas, dans les transports, au hasard ou avec préméditation, par désir, par coutume ou habitude, amertume, dépit, colère, curiosité, par confort, par sauvagerie, par humanité. Nous avons intégré cet abécédaire
                                                                                                            de violence.

Je suis l’écrivain, l’absente. Je n’existe que par des mots consignés sur des lignes, contretemps dans nos partitions archaïques.

Le langage naîtrait à ce moment là de la transgression du silence.

Me gagne sans cesse l’impression qu’on me fait violence. Alors écrire, c’est faire violence. Te faire violence à toi, lecteur, une violence à côté de la violence, une violence qui se réfléchit, une violence sans réel, une violence à retardement, à fragmentation, une violence surréelle. La violence est l’endroit où corps et esprit en moi se trouvent. Le monde un champ de bataille.

Ici en bref

D'habitude, je ne partage pas mes lectures lorsqu'elles ne m'ont pas plue ! Mais, là, c'est le livre qui se vend à plus

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Un premier extrait
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Puis, un second
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Puis, un dernier

Questions pratiques

Justine Bo – Alphabet

Éditeur : Grasset

Twitter : @EditionsGrasset Instagram : @editionsgrasset

Parution : 05 janvier 2022

EAN : 9782246827108

Lecture : Janvier 2022

Littérature contemporaine

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Chroniques littéraires

16 commentaires

  1. Bonjour Matatoune. L’écriture semble belle mais le sujet de l’inceste est trop abordé depuis quelques mois. C’est sans doute une délivrance d’en parler pour ceux qui l’ont subi… Bonne journée

    • Oui, je crois et une attention à avoir pour ne plus refuser d’entendre ! Bonne soirée !

    • Oui, je comprends ! Mais, le sujet est très actuel, tant il y a tant d’écrivains qui s’en emparent !

    • Oui mais actuellement, bcp de romans reprennent ce thème soit de façon autobiographique ou purement fictionnelle. Un signe que le silence se lève 🙂

  2. le sujet a l’air d’être abordé de façon vrai, à fleur de peau, mais je m’abstiens également pour aller vers plus de légèreté

    • Oui, c’est vraiment un sujet qui revient en boucle en ce moment en littérature. Il me reste à lire La vie qui commence d’Adrien Borne qui se fait remarquer lors de cette rentrée et après j’espère passer moi aussi à quelque chose de plus léger !

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