En lieu sûr – Wallace STEGNER

WIN_20171029_13_05_00_Pro.jpgA la faveur d’une ré-édition en format Totem (comme poche) chez GALLMEISTER, Masse critique de BABELIO m’a proposée cet ouvrage en échange d’une critique ! Sans cette opportunité, je ne sais pas si je l’aurais lu. La quatrième couverture le présente comme le récit d’une amitié de longue durée entre deux couples qui arrivés à l’âge de la retraite se retrouvent. Le roman couvre une bonne partie du XX siècle et se situe aux États-Unis. Lorsque j’ai reçu ce choix, j’ai pensé que BABELIO aurait pu être plus délicat et ne pas me renvoyer ainsi à mon actualité de façon aussi brusque! Mais, bonne élève, je m’y suis collée … Autre chose encore, je ne connaissais rien de cet auteur. J’ai filé vite sur la toile et découvrît mon inculture crasse! J’appris au passage qu’ « En lieu sûr » était son dernier roman après avoir goûté la gloire et enseigner l’art d’écrire.

Le récit de cette amitié pourrait, à elle seule suffire, à nous embarquer. Deux couples, que tout pourrait opposer, vont à la faveur du hasard apprendre à se connaitre et à s’apprécier. « Et c’est ainsi que, suivant des voies aussi détournées qu’imprédictibles, nous convergeons vers le centre du continent pour nous rencontrer à Madison, et qu’aussitôt, par l’effet d’une attirance réciproque, une amitié se tresse et se noue. » Ils vont traverser de longues années en consolidant cet amour par les épreuves, les joies et les dissensions que la vie réserve. Bien sûr, le couple que forme Charity et Sid  m’a semblé un peu trop caricatural (grands bourgeois universitaires). Quelque fois, la description de l’autorité de Charity m’a fait bondir, mais cette maîtresse femme nous enseigne la dignité !

La nature est présente comme un personnage à part entière. « Remontant au travers d’un entrelacs de rêves et de souvenirs, me tordant telle une truite à travers les cercles de précédents réveils, je fais surface.  » Les récits de randonnées, de ballades, de canoés, de baignades, de pique nique se succèdent. Les personnages connaissent parfaitement le nom de la flore et de la faune du coin. Mais, capté par le récit de ces vies, j’ai traversé ces descriptions certainement trop rapidement.

Car, le cœur de ce roman devient rapidement la littérature : « Laisser notre marque sur le monde. Au lieu de cela, c’est le monde qui nous a laissé des marques. Nous avons avancé en âge. La vie s’est chargée de nous assagir, en sorte qu’aujourd’hui nous gisons dans l’attente de mourir ou marchons avec des cannes ou séjournons sur des galeries où jadis les fluides de la jeunesse circulaient puissamment, et nous nous sentons vieux, mal fichus et désemparés ! » Le narrateur, Larry marié à Sally, nous explique comment il va tout au long du livre se consacrer à l’écriture. « Où se trouvent les éléments dont se saisissent les romanciers et qu’attendent lesdits lecteurs ?  » De l’écriture de thèses à celle de romans, Larry va subsister aux besoins de sa famille en se consacrant, un peu par hasard, au métier d’écrivain. Il ne ménage pas  ses recherches. « Comment, à partir d’existences aussi paisibles que celles-ci, faire un livre qui trouverait des lecteurs ? » Ces questions reviendront comme un leitmotiv tout au long du roman: « Où se trouvent les éléments dont se saisissent les romanciers et qu’attendent lesdits lecteurs ? Où sont la grande vie, le gâchis criant, la violence, la dépravation, le désir de mort ? « . Le témoignage de  Larry est précieux pour mieux connaître l’auteur. Enseignant, il a transmis des connaissances, des évidences et des recettes à ses étudiants pour qu’ils deviennent de bons écrivains. On entend dire l’enseignant qu’il devait être: « L’art et la littérature ont de ces modes ! Pourquoi ne laisses-tu pas de côté tous ces trucs auxquels s’intéressent tant d’auteurs contemporains ? » Mais, le héros du dernier livre exprime les doutes et les questionnements qui demeurent au soir d’une vie pour l’écrivain enseignant qu’il a été. « Quoique j’aie été occupé, peut-être surmené, toute ma vie durant, il me semble aujourd’hui que j’ai accompli bien peu de choses importantes, que mes livres n’ont jamais été à la hauteur de ce que j’avais en tête, et que les gratifications – revenu confortable, célébrité, prix littéraires et titres honorifiques – n’ont été que du clinquant et rien dont un homme fait doive se contenter. » Il nous rappelle qu’une vie ne se joue pas dans la fiction! Que c’est dans la nature, les rapports des autres avec soi que notre vie satisfait!  « Pourquoi ne pas écrire quelque chose sur un être humain bon, gentil, présentable, qui mènerait une existence normale dans un environnement normal et s’intéresserait à ce à quoi s’intéressent la plupart des gens ordinaires ? » En posant la question,  Wallace STEGNER nous chuchote une réponse ! Une dernière fois, comme un dernier point d’enseignement qu’il transmet!

Alors qu’en pensez-vous? Est-ce une histoire normale avec des personnages normaux dans un environnement normal ?

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Les Écrivains du Montana

Wallace Stegner est né en 1909 dans l’Iowa. Au cours de sa jeunesse celui-ci découvre les états de l’Ouest : Washington, Montana, Idaho, Utah. De 1946 à 1971 il dirige l’atelier d’écriture à l’Université de Stanford, il enseigne également à l ‘université de Harvard. Stegner compte parmi ses étudiants Thomas Mcguane, Raymond Carver, Edward Abbey. Wallace Stegner a écrit une soixantaine d’ouvrages, pour la majeure partie des biographies et des livres d’histoire. Il meurt en 1993 dans un accident de voiture. Il est considéré par Jim Harrison et Thomas Mcguane comme leur initiateur à une certaine vision du monde.
Prix Pulitzer en 1972 pour Angle of Repose

Toutes les oeuvres en français :
  • La vie obstinée (All the little live things, 1967) Un couple des années 60 (c’est celui de Vue cavalière, quelques années plus tôt), fatigué de l’Amérique civilisé, s’installe dans un trou perdu de Californie, espérant y trouver la paix. Malheureusement ils ne sont pas seuls à avoir eu cette idée. On croit avoir fait le tour des choses, être désabusé, et voilà que l’amour vous fait fondre comme neige au soleil,cet amour qui vous sera offert et retiré.On souffre, on voudrait pleurer, et puis un soupçon vous vient : et si cette contradiction , insupportable , s’appelait la vie, tout simplement ?
    Traduit par Eric Chédaille
  • Angle d’équilibre (Angle of repose, 1971) Il s’agit du plus célèbre des romans de Stegner, celui qui lui a valu le prix Pulitzer. C’est à ses yeux son roman le plus abouti. Un vieil historien ronchon et unijambiste s’occupe à trier des archives de famille afin de conjurer comme il peut la mort qui guette au prochain tournant. C’est ainsi qu’il tombe sur les lettres écrites par sa grand-mère, une jeune femme des années 1860, qui parcourt l’Ouest à la suite de son mari et dont la vie passée au milieu de paysages grandioses sera une suite de désillusions. Stegner revient à la vieille question : comment faisons-nous pour vivre, alors que ce monde, pourtant riche de merveilles, ne cesse de mettre à bas nos rêves ?
    Traduit par Eric Chédaille
  • Vue cavalière (The spectator bird, 1976) Un homme qui a le plus clair de sa vie derrière lui et à qui tout semble avoir réussi rouvre les pages d’un journal qu’il a tenu bien des années plus tôt. Il s’aperçoit qu’il est passé à côté de l’essentiel. Avec lui et avec Ruth , sa femme, nous lisons cette chronique du désenchantement. Le vieux couple, ébranlé par cette évocation, s’interroge et doute.Vue cavalière est une méditation amère sur la difficulté de vivre, et la meilleure introduction possible à l’oeuvre de Wallace Stegner.
    Traduit par Eric Chédaille

 

 

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